Lorsque le laboureur quitte le champ il regarde toujours derrière lui avec un œil critique la qualité des sillons qu’il a tracés avec l’espoir intérieur d’avoir accompli du bel ouvrage. Il imagine, sortant de ce terrain auquel il est attaché depuis de longues années, des récoltes superbes. Il cultive l’espoir d’un monde meilleur dans lequel le blé qui se lève aurait chaque année plus fière allure. Il y a mis tout son cœur et surtout une inlassable application afin de ne laisser aucune place au hasard, pour ne pas abandonner une seule miette de terrain aux folles herbes de l’adversité toujours promptes à envahir son pré carré. Il sait déjà qu’il reviendra au printemps, sa saison favorite, semer à pleines mains les graines indispensables pour faire naître l’avenir. Philippe Madrelle est de ceux-là. Et c’est tout à son honneur et c’est tout son bonheur !
On ne sait pas très bien d’où lui est venue cette passion prégnante pour une tache certes modeste, ingrate, répétitive mais irremplaçable dirigée vers un seul objectif : faire grandir une génération nouvelle destinée à nourrir les autres. On pense parfois avec raison que c’est en s’essayant derrière l’attelage de l’intérêt général et du progrès, conseillé par un père expert en la matière, que la vocation lui est entrée dans le corps, le cœur et l’esprit. Pas facile de faire face, chaque jour depuis 50 ans, à cette obligation de présence même si la valeur n’a pas attendu pour lui le nombre des années. Tenir fermement les manilles de la « charrue » quand des obstacles surgissent; bien choisir ses « attelages » en parcourant les campagnes; avoir la sagesse de se poser quand le soleil de la renommée est trop haut ; ne pas se laisser griser par des « récoltes » exceptionnelles; penser dès le lendemain de l’une d’entre elles à la prochaine : autant de qualité qui font du laboureur un modèle pour ses « enfants » très nombreux qu’il a élevés en politique.
Philippe Madrelle démontre que l’on n’a jamais formé de grands et vrais laboureurs laborieux et expérimentés dans des écoles fussent d’elles de haut niveau car celles qui existent sont réservéee à des exploiteurs ou des exploitants du système ayant hérité de grands espaces dont ils profitent sans beaucoup donner de leur temps ou de leur savoir-faire. Il est devenu « faiseur de sillons » par l’expérience et en préservant jalousement les secrets de la réussite que l’on lui avait transmis. Seul l’apprentissage face à tous les sols, à tous les terroirs ; le compagnonnage quotidien ou la camaraderie forte permettent de se forger un destin dont il faut surtout savoir se contenter. Contrairement à Bordeaux, la Gironde reste un département où on préfère le laboureur au hobereau !
« Philippe », comme disent familièrement des milliers de gens de toutes conditions, a vite compris qu’il n’y a rien de pire en effet pour un « homme de terrain » que de vouloir se confronter à un milieu dans lequel il perd ses repères, son identité, sa notoriété de proximité. La sagesse l’a conduit en vrai amoureux de son boulot à ne jamais renoncer à remettre sans cesse le soc dans la terre féconde ou improductive avec la même attention et la même conviction sans trop se soucier du modernisme dévastateur, des tendances plus ou moins critiques, des guerres intestines locales . C’est au soleil couchant que l’on mesure la réalité des rêves jamais au lever ! . Philippe Madrelle est devenu en 50 ans l’un des plus beaux exemples du « laboureur » en politique.
N’ayant jamais cherché à remplir d’autre fonction que celle de traceur de sillons inlassable des terres de Gironde, il a effectué les plus belles récoltes électorales qui soient pour le grenier du socialisme girondin. Certes parfois ses méthodes politiques jugées passéistes ont été décriées par des débutants ayant oublié qu’ils sont nés sous comme des organismes génétiquement modifiés dans le « laboratoire madrellien ». Certain(e)s s’étiolent rapidement et disparaissent sans trop de bruit car s’il ne les élimine jamais, il s’arrange pour s’en débarrasser sans le leur annoncer vraiment. Il déplace les pions et en conduit quelques-uns à dame selon les nécessités de la partie. C’est ainsi !
Dans son sillage et sous son regard protecteur « Philippe » cultive l’amitié sans vraiment le dire à celui qui en bénéficie pour pas qu’il en tire une certitude sur son avenir. Il applique avec des variantes circonstancielles la même technique de gouvernance, celle de l’observation des êtres, quitte à lasser ses proches par ce qu’ils prennent souvent pour de l’indifférence silencieuse mais à l’arrivée elle a toujours fonctionné. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, que se lève la tempête des esprits ou que règne la canicule assèchant les cœurs, il avance inlassablement, sûr que sa pratique de la vie publique simple, directe, adaptée aux mouvements de terrain. Il finit toujours par l’emporter sur les théories complexes des « commentateurs » massés au bord du terrain. Depuis bientôt un demi-siècle « Madrelle » a essayé de transmettre à celles et ceux qu’il en estimait digne ce savoir-faire de l’homme travaillant aussi bien dans la glaise, que dans le sable ou le limon girondin. Ses printemps « d’homme de campagne » ont été absolument tous conformes à son attente et parfois ont fortement surpris les vantards désireux de s’approprier le territoire de n’importe quelle taille auquel il était attaché.
D’un bout à l’autre de sa carrière, il aura « sillonné » ce qui avait fini par être « son » domaine sans qu’il en revendique la propriété. Il s’y sent vraiment chez lui comme ces « cultivateurs » capables de décrire les moindres recoins, les moindres pièges, les moindres chemins, les moindres parcelles de leur propriété pour en prédire la productivité ou l’aridité. Il puise chaque semaine cette énergie nouvelle dans la rencontre, dans les agapes, les retrouvailles, la chaleur humaine non ostentatoire.
Depuis maintenant 45 ans, je suis plus ou moins proche de lui selon les aléas des vies personnelles et des choix politiques. « Bien sûr, nous eûmes de gros orages » comme le chanterait Brel . Ils ne se sont jamais effacés totalement de son esprit et sa méfiance naturelle reste vivace car il a une mémoire d’éléphant du PS. Un bon laboureur comme lui est en effet toujours sur ses gardes, toujours prêt à lutter contre les « étourneaux » inconscients qui disent ou écrivent tout haut ce que bien d’autres n’osent même pas murmurer tout bas. Et j’en suis ! Quand on le sait on n’espère pas « récolter » un jour ou l’autre sauf à être naïf! On se contente de se dire que parmi tous ces sillons madrelliens parfois on a été présent et que le blé qui lève reste le fruit d’un travail collectif.
Philippe Madrelle laissera, j’en suis certain, dans une enveloppe frappée du logo du Conseil général sur son bureau présidentiel, lui, l’instituteur, fils de l’école publique, dans quelques mois, cette fable comme testament politique. Elle s’adressera à celles et ceux à qui il a appris à labourer ou même à celles et ceux qui ont refusé l’exigence de ce travail.
« Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds, qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le Père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor »