Depuis des années la Turquie tente de frapper à la porte de l’Union européenne. Jusqu’à présent l’UE a ergoté, lambiné, résisté, refusé selon les échéances électorales nationales puisque cette adjonction est vécue comme une menace, un danger, une catastrophe potentielle. Membre de l’OTAN, sollicitée sans cesse pour faire barrage aux ferments terroristes qui tentent de déstabiliser le Vieux Continent la Turquie s’enfonce entre deux mondes. Les conflits actuels en Syrie ou en Irak qui peuvent vraiment déboucher sur une guerre mondiale relancent le débat sur la place stratégique des Turcs.
À trois semaines d’élections législatives cruciales, la Turquie a été frappée par l’attentat le plus meurtrier de son histoire, à Ankara, où une double explosion a fait plus de 100 morts lors d’une manifestation de jeunes militants kurdes. Une attaque qui peut avoir des conséquences au-delà des frontières turques, le pays étant au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie. Le rôle que joue le peuple essentiellement laïque des Kurdes dans la lutte actuelle sur le terrain contre les barbares du XXI° siècle est capital car ils sont actuellement les seuls sur le terrain. Ils se battent pied à pied, village après village, colline après colline, parfois rue après rue pour défendre une liberté dépassant leur propre statut. Depuis des années ils tentent en vain de faire reconnaître leur appartenance à un « peuple » doté d’une culture, d’une langue et ayant bien plus que d’autres des habitudes démocratiques. Ce n’est donc vraiment pas pour rien que l’attentat a été dirigé contre eux.
La Turquie d’Erdogan est devenue complexe, secrète, pervertie avec des ambiguïtés qui finissent par se retourner contre ceux qui les entretiennent. Le parti au pouvoir maintien discrètement des relations avec certaines branches des « islamistes » pour le moins suspectes et on peut se demander si vraiment il souhaite un affaiblissement de Daesh dans certaines zones syriennes quand les Kurdes sont en première ligne. La présence sur son territoire de 2 millions de réfugiés constitue un moyen de pression pour Ankara face à l’Union européenne. Elle se trouve en position de double barrage : l’un qui consiste à retenir cet afflux qui, libéré pourrait déferler sur une Europe déjà fortement déstabilisée par les arrivées massives et l’autre qui la situe en première ligne face aux départs de combattants européens qui rejoignent les rangs de Daesh en Syrie en franchissant sa frontière.
Cette situation donne à la patrie d’AtaTürk un rôle clé sur l’échiquier mondial et oblige toutes les grandes puissances occidentales à jongler avec des positions alambiquées. On aide matériellement sans vraiment aider les Kurdes. On invite Erdogan à Strasbourg alors que tout démontre que son parti a une conception de la démocratie incompatible avec celle que doivent avoir des membres de l’UE. On le maintient dans l’OTAN sans lui demander d’intervenir directement dans le conflit irakien ou syrien. La Turquie est devenue la plaque tournante de tous les arrangements et l’arrivée de la Russie ne va pas simplifier cette situation marécageuse !
Dans 3 semaines se dérouleront de nouvelles élections en Turquie. L’attentat va radicaliser les positions, conforter les affrontements internes et exacerber le nationalisme des uns ou des autres. Probablement mal en point sur le terrain, les Barbares œuvrant en Syrie et en Irak ont tout intérêt à affaiblir Ankara, à éviter qu’un gouvernement laïque fort s’installe. C’est un changement de stratégie qui intervient après l’intervention russe. Les attentats suicides vont devenir les principaux « outils » de destruction des opinions publiques. Ils compenseront les défaites infligées sur le terrain par l’arrivée de forces spéciales débarquées de Moscou. Daesh ne veut pas être pris en étau entre ses ennemis mortels (les seuls vraiment efficaces) que sont les Kurdes et les troupes d’Assad renforcées par les troupes de Poutine. Les Barbares vont ouvrir de nouveaux fronts et tabler sur l’usure des efforts de guerre des Occidentaux mal en point économiquement et donc peu enclin à s’engager durablement.
L’armée turque n’a cependant pas cessé ses bombardements sur… les positions kurdes en Irak. La période qui s’ouvre risque bel et bien de plonger le pays dans un chaos politique dont les conséquences seraient désastreuses pour l’Europe. Plus que jamais il faut encourager la Tunisie dans la voie qu’elle a choisie, stabiliser coûte que coûte l’Egypte, consolider le Liban, tenir le choc au Mali et renouer de vraies relations avec l’Iran afin de rééquilibrer véritablement la région. Lorsque l’on entre dans les sables mouvants il est indispensable de le faire avec la certitude d’avoir des points d’appuis solides. Or après le carnage d’Ankara il risque d’en manquer pour les vrais défenseurs des valeurs humanistes sur cette planète marécageuse !