Y-a-t-il 97 ans après la fin de la première Guerre Mondiale des risques de revenir à un conflit d’une telle ampleur sur la planète ? Pour certains la lutte d’influence qui se livre actuellement une demi-douzaine de pays autour de l’éradication des barbares de Daesh pourrait conduire à une conflagration brutale. Le retour de l’Iran sur la scène internationale et la venue dans la zone des Russes leurs alliés objectifs accentuent les risques. L’engagement de la France sur ce conflit s’ajoute à celui du Mali, du Centrafrique et plus ou moins directement dans d’autres pays africains. Peu de Français s’émeuvent de ces opérations extérieures auxquelles s’ajoute le déploiement de 10 000 soldats sur le territoire national affectés à la sécurité intérieure puisqu’il n’y a plus de service national contraint. La professionnalisation de la défense a totalement dénaturé les rapports qu’entretient le peuple de France avec les rendez-vous de la mémoire. Comment un seul instant peut-on s’imprégner véritablement ce que représente le départ vers un conflit aussi horrible que fut celui débutant en 1914 ? Malgré tous les efforts, tous les films, toutes les expositions la réalité a disparu puisque ni le boulanger, ni le viticulteur, ni l’instituteur, ni l’ouvrier, ni le fonctionnaire, ni le menuisier, ni le domestique agricole, ni le médecin…ne sont désormais concernés par le risque encouru en allant assurer la défense de son pays.
Devant les monuments l’énumération des morts pour la France résonne dans le vide des mémoires car seulement quelques rares personnes maintiennent encore un lien ténu avec certains d’entre eux. Pour que ce soit un père ou un grand-père il faut être plus qu’octogénaire, pour un arrière-grand-père on approche des 70 ans et donc lentement les cérémonies autrefois empreintes d’une véritable émotion deviennent purement théoriques et artificielles. Elles tentent d’entretenir le concept républicain du don de sa vie pour défendre les valeurs de la République alors qu’il faut bien reconnaître que ces valeurs sont elles-mêmes très éloignées des préoccupations des citoyens. Que peut-on espérer d’un peuple se détournant du suffrage universel, en matière de reconnaissance du sacrifice de millions d’hommes dans la force de l’âge ? Quel est l’intérêt pour un rendez-vous dont on n’a pas enseigné le sens depuis des décennies au prétexte que ces manifestations relevaient d’un « patriotisme » malsain? Que penser du fait que l’on a affreusement remplacé la simple reconnaissance républicaine par un nationalisme exacerbé utilisé pour mener en fait des guerres contre l’égalité, la liberté et la fraternité !
En ce jour il faudrait rappeler que l’héroïsme dont on parle dans les propos officiels ne se situait pas toujours dans la mort imposée par des généraux sans scrupules. On sait en effet que 953 soldats français ont été fusillés entre 1914 et 1918 dont 639 le furent pour désobéissance militaire, 140 pour des faits de droit commun, 127 pour espionnage et 47 pour motifs inconnus. La question des soldats français condamnés à mort et exécutés pendant la première guerre mondiale continue de faire l’objet de débats publics et la notion de « pour l’exemple » a une vraie dimension citoyenne.
639 ce ces fusillés l’ont en effet été pour « désobéissance militaire », mieux connus par l’opinion sous le nom de « fusillés pour l’exemple », soit ceux qui furent exécutés pour abandon de poste en présence de l’ennemi, refus d’obéissance, désertion à l’ennemi, voies de fait envers un supérieur, capitulation en rase campagne et instigation à la révolte. On a aussi identifié 113 individus fusillés par les conseils de guerre d’« outre-mer » soit en Algérie, en Indochine ou sur le front d’Orient et c’est vraiment un nombre minimum. En fait le plus grand nombre d’entre eux furent exécutés en 1915, année durant laquelle il fallait encore plus terroriser les recrues apeurées par une première « boucherie » et ensuite on trouve les fameuses mutineries de 1917 qui elles furent le fait de choix courageux de quelques rares révoltés sur le site de Verdun avec parfois des références explicites à la révolution russe. Cette année là les condamnations concernent des comportements collectifs. Les célèbres mutineries du Chemin des Dames restent gravées dans les mémoires tant par leur caractère exceptionnel que dans la répression qui suivit. Les « Poilus » ne refuseront pas de se battre mais il refuseront d’attaquer à outrance. À Craonne, lors des sanglants assauts commandés par le général Nivelle, ce sont en effet 30 000 hommes qui meurent en 10 jours (et 100 000 sont blessés) ce qui atteignaient vraiment l’inhumain absolu.
Le pic d’intensité des mutineries se situe entre le 20 mai et le 10 juin 1917, soit après la nomination du général Pétain (15 mai) qui est à l’origine d’environ 3 500 condamnations, furent prononcées par les conseils de guerre avec une échelle de peines plus ou moins lourdes. Il y eut entre autres 1 381 condamnations aux travaux forcés (on n’en parle pas!) ou à de longues peines de prison et 554 condamnations à mort dont 49 furent effectives parmi lesquelles 26 l’ont été pour actes de rébellion collective commise en juin ou juillet 1917. Doit-on considérer que ces hommes là ne sont pas mort pour un idéal parfois aussi louable que celui qui consistait à aller droit à la mort en attaquant sans espoir de survie la tranchée adverse ou d’attendre d’être pulvérisé par un obus adverse ou même de crever asphyxié par les gaz moutarde ? Faisons les bénéficier au moins du doute et accordons leur au moins autant de courage  !