Tout est une question de vocabulaire…

L’Académie française est en émoi car on imposerait au peuple de France en devenir sur les bancs des écoles, une réforme de l’orthographe dont on cause depuis presque 3 décennies puisque j’ai représenté le Syndicat National des Instituteurs dans un groupe de travail en charge de ce délicat problème. Et en 1990 c’était à l’initiative des Immortels que le débat avait été lancé. Les temps ont changé et cette réforme est dépassée puisque l’écrit n’a plus d’utilisation réelle. Dans les établissements scolaires la photocopieuse est devenue l’auxiliaire pédagogique le plus précieux. Un maire me disait que désormais le budget cumulée de ces pompes à fric « scolaires » était largement supérieur à celui des services administratifs. Si on revenait à l’essentiel on évoquerait l’usage que l’on fait les uns et les autres de règles héritées d’une culture dont on réduit chaque jour davantage la présence.
Les mots n’ont en effet un intérêt que s’ils sont compris, aimés mais surtout utilisés. Or malheureusement l’inégalité essentielle du système éducatif repose non pas sur le nombre de fautes commises dans un texte, mais sur la capacité à écrire un texte. Or cette dernière diminue régulièrement tant quantitativement que qualitativement. Un texte manuscrit construit devient véritablement un facteur révélateur de la réussite scolaire et surtout révélateur des clivages sociaux actuels. Comme le veut une tradition bien française les « bien-pensants » recherchent toujours à réformer les effets sans jamais aborder les causes. Les querelles actuelles ressemblent à celles de tant d’autres domaines. Elles sont déconnectées du contexte : la maison s’écroule mais on discute avec acharnement sur la couleur du papier peint !
Les vraies mesures à effectuer concerne le volume de mots possédés par un enfant selon son âge et pas nécessairement selon son niveau scolaire. La carence de vocabulaire des collégiens et lycéens – et même des étudiants – est un phénomène constaté par la très grande majorité des professeurs actuels. Le phénomène s’amplifie creusant des inégalités catastrophiques largement supérieures au nombre d’erreurs grammaticales. Tout se joue à la maternelle pour l’accès à la langue, dans la mesure où un retard précoce n’est que rarement comblé. Le code commun que constituent la grammaire et le vocabulaire est l’unique moyen d’engager un dialogue avec l’autre, celui qui n’a pas les mêmes références ni les mêmes préoccupations que nous. L’orthographe arrive bien après.
Vers 6 ans, au moment de l’entrée en cours préparatoire, les enfants sont censés maîtriser environ 1000 mots. Derrière cette moyenne se loge toute l’injustice qui condamne certains enfants à la difficulté. Car les moins bien lotis n’en maîtrisent en fait que 500 (souvent moins), et ceux dont le vocabulaire est le plus riche en accumulent 2500. Un trésor, dans la tête d’un enfant, qui révèle sa compréhension du monde par la capacité à le nommer et surtout à s’insérer dans les processus d’apprentissage. Cet écart ne se rattrapera jamais alors que le participe passé ou l’infinitif ne sont que des épiphénomènes qu’il sera toujours possible d’appréhender de comprendre. Et que dire des idioties relatives à l’accent circonflexe qui deviendrait la référence en matière d’intégration dans la langue française alors que c’est un grain de sable dans un désert culturel qui s’étend !
Tenez, combien de parlementaires socialistes ou se réclamant de la Gauche connaissent vraiment le sens de l’expression « avaler des couleuvres » alors qu’ils possèdent, du moins peut-on le supposer, les règles d’orthographe permettant de bien l’écrire ? Si l’on faisait une interrogation écrite rares sont ceux qui expliquerait qu’une ancienne signification du mot « couleuvre » désigne un sous-entendu perfide ou odieux, auquel on ne peut répondre ou se justifier, sous peine de s’enfoncer davantage, et que l’on doit encaisser sans broncher. Savent-ils que c’est pour ainsi dire « gober » n’importe quoi pour ne pas se fâcher…. et finalement subir un affront sans pouvoir s’y opposer. Ils ont pourtant connu des parcours scolaires honorables et même brillants puisque certains d’entre eux ont été admis(e)s dans les plus grandes écoles républicaines. C’est bien la preuve que si l’on maîtrise la forme on a souvent beaucoup de mal à l’adapter au fond.
Personne ne doutera en effet un seul instant qu’ils aient les repères nécessaires pour transcrire « liberté, égalité, fraternité » mais qu’ils sont frappés de dyslexie quand ils s’agit de les coucher dans une loi. A l’image des élèves en difficulté face à un texte trop complexe, comprenant trop de mots inconnus, leur manque de vocabulaire républicain les laisse démunis, incapables de combler le sens en s’appuyant sur le contexte. L’échec sera au bout de leur parcours : c’est une certitude !

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6 réponses à Tout est une question de vocabulaire…

  1. J.J. dit :

    « la maison s’écroule mais on discute avec acharnement sur la couleur du papier peint ! »
    Je dis souvent à peu près la même chose, pour l’avoir connu dans des logements de fonction : « Il y a des gouttières dans la chambre et l’on ouvre un parapluie au lieu de réparer la charpente ! »

    Quelle belle trouvaille que d’écrire « ognon » au lieu de « oignon » !
    On le trouve déjà cet ognon dans les catalogues de graines potagères du XIX° siècle, et même dans Zola (L’Assommoir 1876).

    • Sanz dit :

      Oui, je partage votre point de vue à savoir : « [Car] les moins bien lotis n’en maîtrisent en fait que 500 (souvent moins), et ceux dont le vocabulaire est le plus riche en accumulent 2500. Un trésor, dans la tête d’un enfant, qui révèle sa compréhension du monde par la capacité à le nommer et surtout à s’insérer dans les processus d’apprentissage. »

      Les mots sont bien des trésors dans la tête et permettez-moi d’en livrer ici quelques uns qui me tiennent à cœur :
      « Plutôt qu’être soumis à l’industrie du signe
      Qui vide nos cerveaux d’une manière indigne,
      Autant qu’apprendre à lire, à écrire, à compter,
      Il faudrait exiger que chacun puisse « dire »,
      Retrouve, par les mots, toute sa dignité,
      Aime la complexité du sens qu’ils inspirent,
      Affirme sa présence, cesse d’être une cible
      Anonyme du marché qui nous rend invisible.
      Il en va de l’honneur de pouvoir bien parler.
      Pouvoir nommer le monde c’est le faire exister,
      C’est se l’approprier autant qu’il est possible,
      Et se tenir debout pour devenir audible. »

      Cette poésie (vers en alexandrins prononcés par Robin Renucci, comédien et acteur, lors des Biennales internationales du spectacle vivant , le 23 janvier 2014 à Nantes) ne révèle-t-elle pas le risque idéologique sous-jacent à l’œuvre qui vient justifier le fait de ne pas favoriser l’apprentissage de la langue pour ceux qui ne la possèdent pas encore et la censure qui s’exerce de mille et une façon… sur d’autres… pour empêcher notamment un autre monde d’exister ?
      Bien amicalement,
      Noëlle

    • batistin dit :

      Encore une fois, n’en déplaise aux Académiciens, et aux politiques, la langue française n’est soutenue dans sa complexité plus souvent dans la rue qu’à l’Ecole;
      dehors, dans les textes de chansons écrites par quelques musiciens .

      Voici en exemple, quelques « jeux de mots »
      dans le texte de la chanson Métro par le groupe Java

      « -Monsieur s’il vous plait, est-ce que vous auriez votre ticket de transport ?
      -Roh ça va tu vas pas me faire chier ! Non bin j’ai pas d’ticket, et alors ?
      Elle est pas belle la vie ? Moi j’rentre comme ça…  »

      Fini les cocktails Malakoff, les idées de Marx, J’Dormoy
      Tu rames Buttes alors Chaumont plutôt qu’faire Levallois
      Ou L’volontaire, pour l’Ecole Militaire y’a maldonne
      Plutôt crever qu’donner sa Sève à Babylone.
      Ca s’Passy, ça t’Férino Plassy
      Tu vois une Belle Porte quand Jacques le Bonsergent Gare sa Bagnolet d’vant ma
      Porte d’Orléans… merdeur, un flic Ternes sans odeur
      Raconte un Monceau d’Clichy que tout le monde connaît Pasteur.
      On s’en bat Marcel on a l’Bérault les Billancourt-celles
      Qui font les Iéna, les cartons d’Vavin souhaitent la Bienvenüe à
      Montparnasse, faut qu’j’vide mes bourses Rue de la Pompe
      Mon Piquet dans ta Motte Montgallet dans tes trompes
      Ta Châtelet, pourrie sent la Poissonnière
      C’est d’la Charenton, c’est pas du Luxembourg, Fille du calvaire !
      J’ai attrapé d’l’Exelmans, c’est Denfert
      J’prends l’Chemin Vert au lieu Trocadéro à Blanche j’respire le Bel-Air
      Change de commerce, t’ont Clignancourt dans ta Cité,
      Pour Wagram de hashich Parmentier, pour cacher le Havre,
      Pour Caumartin, monter jusqu’aux Champs-Elysées
      Pour Comatec sur la grande arche de La Défonce

      (Refrain x2)
      Alors laisse-toi Bercy par le rythme saccadé
      Ma musique s’est perdue dans les couloirs ?
      T’es sur l’bon rail en Dupleix du Quai de la Rapée,
      Odéon joue nos vies, c’est Saint-Lazare…

      Laisse-toi Bercy…
      Hey, oh, quoi, hein ?

      Ramène pas ton Kléber, me cherche pas les Tuileries
      Joue pas les Raspail à c’petit jeu Gabriel Péri.
      Tu dis qu’t’es Foch, t’as pas Saint-Cloud,
      Mon Neuilly, ça s’voit sur ta gueule que tu Porte le Maillot d’Auteuil.
      Me fais pas Gobelins Censier d’la Dauben(Bâ)ton
      Comme des Picpus-ckets on va t’Barbès tes Louis Blanc
      Choisy-le-roi moi j’Bourg-la-Reine, Port Royal
      T’as voulu la Couronnes ? Maintenant tu peux toujours tracer à Varenne, Charonne !
      Voltaire part sous la Guillotine
      On t’retrouvera à Bastille pas le temps de t’exiler à Argentine.
      Pantin ! J’vais t’Dugommier t’emBrochant à La Fourche Hoche la teuté
      Au Saint-Sulplice c’est un Crimée Sentier, oui on sait c’que tu Vaugirard-ment vu Pyrénées-rgumène
      T’es condamné à errer dans l’Marais et faire la drag-Rennes.
      T’auras beau mettre la Réaumur-Sébastopol
      Tu t’feras prendre à l’Anvers à la station anus par Saint-Paul
      Abbesses le froc Gambetta !
      Il te met son Jourdain son Ménilmontant c’est Duroc
      Tout droit dans l’Haussmann t’as l’Daumesnil la Clichy tu gémis
      T’es Invalides t’as l’trou de Balard en fer, Mai(s j’)rie d’Issy
      Va t’faire Masséna par Edgar le Quinet
      Faut qu’on t’Opéra, trop tard t’es Saint-Maur et j’Porte des Lilas,
      Sur ton Corvisart, direction Père Lachaise
      Sablons le Champerret, criant au nom d’la Ligne 13

      (Refrain x4)
      Alors laisse-toi Bercy par le rythme saccadé
      Ma musique s’est perdue dans les couloirs ?
      T’es sur l’bon rail en Dupleix du Quai de la Rapée,
      Odéon joue nos vies, c’est Saint-Lazare…

  2. Jean-Marie,
    Il est bon de mettre les points sur les i et les barres sur les t

    Quant à garder l’accent qu’on attrape en naissant du côté de …, j’y tiens.
    Très amicalement,
    Gilbert de Pertuis, porte du Luberon

  3. C. Coulais dit :

    Pour oignon, peut-être est-ce l’épiscopat qui est embusqué ?
    Oindre : pratiquer une onction sacramentale.
    Nous oignons, disent les cardinaux.
    Nous oignions disaient les curés.
    Oignons ! dit le pape.
    Encore un verbe pour lubrifier les voies impénétrables du seigneur.

  4. Lalande dit :

    Je ne peux m’empêcher, en te lisant au sujet de l’orthographe, de relier ton texte à un article de la Fondation Jean Jaurès. Son directeur Gilles Finchelstein signe dans l’obs de cette semaine une proposition rafraîchissante à l’adresse de la gauche, semble t il en panne (?) de programme pour 2017. Et si l’on bâtissait à partir de l’éducation et de la formation professionnelle (2 fois plus ouverte au cadres qu’aux ouvriers) un projet neuf autour de l’EGALITE DES CHANCES.
    Si l’on y ajoute l’emploi, la santé, le logement… voilà une perspective qui serait cohérente avec l’histoire de la gauche et avec la nécessaire compétitivité de notre économie. Le pays n’aurait il pas tout à gagner à « produire » des TALENTS, en stimulant le travail, le mérite, l’innovation.
    La gauche n’aurait pas besoin de chercher beaucoup, si elle voulait vraiment « le changement ». Ce ne sont pas les idées qui manquent. C’est autre chose…
    Amitié. Alain

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