Je suis de ces gens qui pensent que l’on ne promène jamais ses pieds sur la terre mais que l’on y est ancré par ses racines, accroché par le parcours qui vous a fait naître parfais ailleurs. Hier soir je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon père, à ma grand-mère Pasqua, à ma grand-père SILVIO qui étaient de cette vague d’immigration italienne venue « manger le pain des honorables Français » au cœur des années 1920 quand, sur l’écran de la télévision, a clignoté le nom de « Darmian ». Rien de bien glorieux car il ne s’agit qu’un simple patronyme dans le monde du football dont on connaît les défauts et les excès. Une « babiole » dans cette période des vedettes du show-business et de millionnaires se prenant pour de vrais chevaliers de la balle ronde alors qu’ils n’en sont que des exploiteurs, mais une seconde de bonheur réel et jubilatoire dans cette nuit française moins célèbre que celle d’Amérique. Ce fut pour moi une sorte de résurrection de mes origines : Matteo Darmian, ce gamin à la physionomie similaire à celle de mon propre fils, porte sur son maillot dans l’équipe d’Italie les origines de ma famille hétérogène, dispersée, marquée par sa dislocation géographique sous la pression des crises économiques du siècle dernier.
Les commentateurs français de cette rencontre face à la Belgique se sont bêtement offert une légitimité du savoir en prononçant « Darmiannnnnn’ » comme nul ne le fait car les Darmian sont de nulle part. Je sais seulement qu’ils ont toujours été des voyageurs dont les origines se situent en Perse où une cité de terre séchée appartient sous ce nom au patrimoine mondial de l’Humanité. Ils ont emprunté, comme les migrants de tous le siècles, les routes de l’espoir d’un monde meilleur ! Les lumières étincelantes de Venise depuis le cœur de l’Asie centrale, étaient attirantes. Elles les ont attirés Elles drainaient d’ailleurs vers ce qui n’était pas l’Italie mais un conglomérat de potentats, des artisans habiles ou des ouvriers courageux dont ils étaient. C’est en définitive la véritable histoire de la constitution des nations toutes faites de ces migrations successives dispersant les familles pour constituer une véritable mosaïque sociale.
Une « branche » des Darmian replongés dans la misère au début du XX° siècle a poursuivi sa quête d’un avenir meilleur en partant vers la sidérurgie lorraine des maîtres des forges exploiteurs de leur vaillance et leur vigueur. Les moins audacieux, se sont installés dans la banlieue milanaise pourvoyeuse d’emplois grâce à ses industries. Bref ils ont encore maintes fois changé d’horizons et de nation ! Venus de San Stefano de Zimela où le sol ne pouvait plus les nourrir ils sont allés chercher seulement à manger ailleurs ! Les Darmian restent unis et proches malgré les distances et les choix historiques. Ils sont ritals et ils le restent avec plus ou moins de ferveur.
Matteo, le gamin de Rescaldina, ne se doutait pas un seul instant qu’il portait hier soir les espoirs de quatre générations partagées entre leur passé et leur présent. Il avait revêtu la tunique (pour une fois blanche) de la « squadra azzura » en notre nom à tous ! Nous étions dans son dos derrière chaque lettre de son nom. Le voici sur une pelouse mythique avec des espoirs de reconnaissance dispersés en Italie, en France, maintenant au Canada venant de cette famille éclatée sous l’effet des aléas de la vie. Je l’avoue avec son numéro 4 sur la poitrine ce « Darmiannnnnn’ » comme le répétait le commentateur agaçant, symbolisait nos racines comme celles de beaucoup d’autres porteurs de ce nom modeste depuis un siècle.Mieux il a effacé les années difficiles traversées par mes grands parents paternels et les réflexions incessantes encaissées par mon père ou certains d’entre nous : « rital » ou « macaroni ».
Pourvu qu’il soit solide, vaillant, efficace dans ce couloir gauche de la défense transalpine ! Pourvu que je puisse passer la tête haute dans une société qui renie le plus souvent ses origines au prétexte qu’il faudrait laisser la France aux Français. Il l’a été et c’est l’essentiel. CHEZ LES Darmian on compense par la vaillance le vernis qui manque parfois à l’action. Oui, je revendique pour lui et pour nous la différence, celle qui enrichit, qui bonifie, qui fait que l’on se sent pas totalement « parfait » mais que l’on peut en tirer profit. Oui je suis fier ! Je comprends la démarche de celles et ceux qui reviennent sur la réalité de leurs origines, de leur trajet, de leur histoire afin de mieux comprendre ce qu’ils sont réellement, profondément, sincèrement. Oui, je crois qu’il nous a donné du bonheur par procuration !
Matteo, ce gamin audacieux appartient à notre sang et le flocage sur un maillot nous a porté vers nos rêves d’enfants footballeurs les plus fous. Il a réussi à entrer dans le tournoi de géants aux pieds agiles pour donner une reconnaissance à un nom de famille internationalisé ! Pourquoi ne pas avouer que je savoure mon plaisir!
Partie comme mon grand-père de Santo Stefano di Zimella à quelques encablures de la merveilleuse cité de l’amour de Vérone cette branche des Darmian a grandi dans la banlieue milanaise pour donner une fleur de football ! Pour nous en France, sous les maillots bleus, certains oublient facilement que la souffrance de l’immigration a été présente durant des décennies et qu’elle l’est encore pour des joueurs maintenant adulés. S’ils sont dans la lumière c’est parce que leurs parents ou leurs grands-parents ont eu le courage de fuir l’ombre brune! Le déracinement ne se vit jamais de manière anodine et parfois il faut se raccrocher à autre chose qu’à la terre pour vivre mieux, pour vraiment se détacher d’un passé mal vécu. pour beaucoup d’entre eux, le sport a été et reste un vecteur irremplaçable d’intégration.
Matteo nous a déjà donné le sentiment que ceux qui ont fait le choix de quitter leur pays sous la contrainte n’ont jamais oublié d’où ils venaient et qu’ils ont su transmettre cette quête à leurs successeurs. C’est dans le fond essentiel pour se construire, pour savoir d’où on vient ce qui n’a jamais nui pour savoir où on va ! Darmian d’Italie…c’est aussi nous !