Avec le recul de longues années de militantisme syndical, mutualiste, associatif et politique je remarque que les constats que l’on peut effectuer quand on tente d’évaluer une situation de vie collective ne varie guère. En fait très vite apparaît un scission entre celles et ceux qui assument les responsabilités et celles et ceux qui les ont installés dans leur poste. Quelle que soit la bonne volonté des premiers ils essuient sempiternellement les mêmes reproches. D’abord il est fréquent de les voir accusés d’effectuer de la rétention d’information. Ensuite on constate que l’appétit d’action qui précède toujours l’entrée dans une instance délibérante ou décisionnelle s’éteint vite en raison des contraintes qu’il implique. Enfin une certaine vision idyllique du rôle accentue très vite les déceptions comme si la réalité n’était jamais en adéquation avec les espoirs que l’on se créée.
La clé des rapports harmonieux entre un exécutif et ses mandants reposerait sur la fameuse nécessité d’être complètement informé ce qui est proprement impossible pour deux raisons essentielles
La première se trouve dans la complexité parfois démentielle des modalités de fonctionnement de toute structure un tant soit peu évoluée. Les technologies actuelles ne simplifient d’ailleurs pas l’accès à l’information puisqu’elle multiplie les accès, les supports et rend les contenus parfois inaccessibles. Il faut désormais davantage de temps pour trier et éliminer que pour prendre connaissance de ce qui est essentiel. Plus personne ne veut du papier mais admet que l’appropriation d’un autre mode de communication est on ne peut plus complexe. Plus on a un rôle important et plus le tsunami quotidien des mails, textos, tweets, lettres, journaux de toutes sortes, magazines…. déferle. On en arrive parfois justement à ne plus distinguer vraiment l’essentiel du superfétatoire.
Il est donc absolument impossible de réclamer une information détaillée et intégrale dans le contexte actuel. Alors espérer posséder tous les éléments utiles à une décision clairvoyante relève souvent de l’utopie d’autant que beaucoup des gens n’ont jamais assez de temps à consacrer aux responsabilités sollicitées et obtenues. Les chiffres donnent en effet le tournis : chaque minute, environ 350 000 tweets, 15 millions de SMS et 200 millions de mails sont envoyés au niveau mondial ; pendant le même laps de temps, des dizaines d’heures de vidéos sont mises en ligne sur YouTube, des centaines de milliers de nouveaux fichiers sont archivés sur les serveurs de Facebook. Seulement l’ère du soupçon permanent conduit à douter de la volonté d’un décideur à donner les éléments dont il dispose sous prétexte qu’il préserverait ainsi son pouvoir !
Jamais dans les structures électives on a assisté à un zapping aussi fort des élu(e)s. Beaucoup ont souhaité s’engager sans en mesurer les obligations et s’ennuient très vite ou mieux désertent très vite ! Jamais il y a eu autant de démissions après 2 ans de mandat dans les conseils municipaux. Elles atteignent des niveaux records avec des raisons souvent peu sincères mettant en accusation des modes de fonctionnement d’une instance quand il ne s’agit que de manque de motivation réelle pour l’engagement initial. Au bout d’une seule année de mandat 508 conseillers municipaux avaient déjà démissionné de leurs fonctions dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais !
La présence aux réunions devient problématique et les quorums sont parfois très difficile à obtenir… car la crise a rendu les moments de liberté en journée extrêmement difficiles à obtenir. Un élu m’indiquait qu’il était contraint de prendre sur ses congés pour pouvoir assister aux réunions non-institutionnelles d’où cette sensation de ne pas remplis sa mission quand avec toutes les strates on a assisté à un doublement ou un triplement des présences demandées… Une fausse démocratie qui vise à écarter dans les faits les élus travaillant des responsabilités et à professionnaliser l’engagement social!
Enfin on entend que l’on avait pas envisagé une telle dépense d’énergie dans l’engagement qui demeure majoritairement bénévole. L’entrée dans un bureau, un conseil d’administration est toujours présentée comme anecdotique alors qu’elle requiert, sous peine d’être vite largué, une véritable assiduité. Le conflit est donc permanent entre l’idée que l’on se fait de la vie collective organisée et les contraintes morales et matérielles qu’elle impose. Il finit par transparaître dans les remarques, les comportements, les rapports humains : il y aurait en quelque des « sachants » et des « exécutants » antagonistes et se jalousant.
Quel que soit le niveau du pouvoir concerné les évaluations donnent des approches identiques. Les exigences sociales s’accroissent dans le même temps où les engagements périclitent. Le système de la démocratie représentative est à bout de souffle mais comme il n’y en pas de meilleur il faut s’adapter au plus près des évolutions.