Discours prononcé lors du vernissage de l’exposition intitulé « Mauthausen 1938-1945 la part visible du camp » installée dans les salons du premier étage du Conseil départemental de la Gironde et visible aux heures d’ouverture… jusqu’au 1° décembre ! 

« C’est pour moi un honneur de vous accueillir en cette soirée dans les salons du conseil départemental de la Gironde.

Sachez que j’en suis sincèrement fier car l’enfant de la République que je reste, l’instituteur que je fus, l’élu respectueux des valeurs républicaines que je suis encore, apprécient sincèrement ces moments de rappel de notre devoir de mémoire vis à vis de celles et ceux qui ont payé de leur vie la cruauté insensée des porteurs d’une idéologie intolérante, déshumanisée, xénophobe et criminelle.

Je me dois de vous demander d’accepter les excuses de Jean-Luc Gleyze, Président, de ma collègue Isabelle Dexpert Vice-Présidente en charge de la culture, du sport et de la vie associative qui sont tous deux retenus par leurs obligations vis à vis des collèges sur leur canton du Sud-Gironde. Jean-Luc Gleyze m’a chargé de vous remercier d’avoir choisi symboliquement les salons de notre Département pour présenter ce formidable outil de mémoire collective que représente l’exposition que nous venons de découvrir. Permettez moi d’avoir une pensée émue et d’associer à mon propos ma collègue Martine Jardiné vice-présidente du Conseil départemental qui a eu la douleur cet après-midi d’accompagner son mari vers les forces de l’esprit.

Aucune initiative personnelle, aucun acte officiel, aucune œuvre collective ayant pour but de remémorer les instant noirs de notre histoire commune n’est en effet inutile dans notre société de l’éphémère et de l’oubli catastrophique des chemins obscurs empruntés par l’humanité. C’est donc avec une farouche volonté de participer au réveil des consciences que nous avons accepté de recevoir cette vision du pire camp (y en avait-il d’ailleurs un qui ne soit pas pire que les autres?) dans lequel selon une formule célèbre « l’homme s’est comporté en loup pour l’Homme ».

Laure Lataste, mon amie de plusieurs décennies, nous offre grâce à son inlassable action militante au service de la mémoire, sa motivation permanente en faveur de la défense de l’idéal républicain, l’opportunité de secouer par cette exposition poignante cette indifférence générale qui asphyxie les esprits et endort tel un gaz inodore, des consciences qui sont de moins en moins citoyennes. Je tenais à l’assurer de mon affection et de mon estime pour son engagement et j’y associerai Pierre, son époux, fidèle parmi les fidèles aux combats démocratiques que nous avons eu à partager. Je vous invite d’ailleurs à vous procurer le livre « El Condor » que Laure vient d’écrire qui laisse pour la postérité le parcours de réfugiés qui furent eux-aussi persécutés par le fascisme.

Il devient en effet chaque jour plus urgent de rappeler que ce qui est parfois scandaleusement nié, négligemment oublié, éventuellement banalisé appartient à ce que l’on appelle l’Histoire mais constitue surtout les racines de notre présent. Regardez bien ces panneaux, observez bien les silhouettes qui ont été fixées par des photographes insensibles, plongez votre regard dans les regards hagards des bagnards de Mauthausen, ne refusez pas la réalité terrifiante des corps épuisés, décharnés, mutilés, envisagez simplement devant chaque homme ou chaque femme, que vous auriez pu être à leur place par simple fidélité à vos valeurs, par simple appartenance à une religion, à une conviction, à une nation, à un peuple

Dites autour de vous que sur le terreau des idéologies malsaines prospèrent les fleurs du mal, la négation même de l’intelligence, l’abandon du respect des autres dans sa différence. Surtout ne pensez pas un seul instant que le chiendent du fascisme ne repousse jamais car il n’est jamais éradiqué des esprits avides de pouvoir… Souvenez vous que rien n’est jamais définitif et que la plus terrible faiblesse des hommes c’est de croire que le bonheur du vivre ensemble est durable, éternel, infini !

Le 8 août 1938, Himmler ordonna de transférer quelques centaines de prisonniers de Dachau vers la petite ville autrichienne de Mauthausen, tout près de Linz. Le but de ce transfert était de construire un nouveau camp afin de fournir une main-d’œuvre gratuite à la carrière de granit « Wiener Grabben » située à proximité immédiate.

Jusqu’en 1939, le travail de ces prisonniers consista essentiellement à construire les baraques et les quartiers d’habitation pour leurs bourreaux SS. En tout et pour tout, le camp principal de Mauthausen était constitué de 32 baraques entourées d’une enceinte barbelée placée sous courant électrique à haute tension, de hauts murs et de plusieurs miradors. Suite au nombre extrêmement élevé de prisonniers entassés dans le camp principal, le commandant du bagne inhumain, ordonna à son tour d’agrandir l’enceinte du camp vers le nord et l’ouest. Cette partie fut appelée le « Camp russe ». Les juifs hongrois et les prisonniers de guerre russes y furent placés et durent y survivre en plein air, sans aucune possibilité de s’abriter du froid et de la neige. L’atrocité n’avait pas de limites. Mauthausen était classé par l’administration SS camp de « catégorie 3 ». Cette catégorie de camp correspondait au régime le plus sévère et, pour les prisonniers qui y étaient envoyés, cela signifiait un « retour non désiré » et l’extermination par le travail.

Dans la carrière « Wiener Graben », les prisonniers étaient divisés en deux groupes; ceux qui devaient extraire le granit et ceux qui devaient porter les blocs hors de la carrière en montant les 186 marches du terrible escalier qui menait vers le haut du mur de pierre. Ces fameuses 186 marches symbolisent à elles seules la montée vers l’enfer des idées portées de manière barbare par des femmes et des hommes venus d’un peuple se pensant supérieur aux autres.

Le 5 mai 1945, des unités de la 11ème division blindée US libérèrent le camp de Mauthausen. Plus 15.000 corps jonchaient le camp et furent enterrés dans des fosses communes les jours suivants. Au cours des semaines qui suivirent, 3.000 autres prisonniers moururent des suites de la malnutrition, de maladie ou tout simplement d’épuisement. Au total près de 70 000 prisonniers moururent dans des conditions indescriptibles d’horreur et d’atrocités que l’ont n’ose même pas évoquer ! De 1939 à 1945 plus de 10.000 soldats SS ont servis en tant que gardes à Mauthausen et dans ses camps annexes. Les noms de 818 d’entre eux sont connus et quelques centaines ont été arrêtés par les troupes américaines. Lors du procès de Dachau le 7 mars 1946, 58 gardes furent condamnés à mort et 3 condamné à la prison à vie. Tous plaidèrent non-coupable !

Mesdames, messieurs, chères, chers amis, il nous faut donc inlassablement rappeler que Mauthausen a été la résultante d’un vote installant au pouvoir les tenants de l’exclusion, de la haine, les assassins de la fraternité, de l’égalité et de la liberté d’être ! Tout le monde fait semblant de l’oublier et se met la tête dans le sable comme ces autruches croyant échapper au danger et qui attendent la mort égoïstement.

Cette exposition me rappelle un poème de Martin Niemöller

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester

Je souhaite au nom du conseil départemental que cette exposition permette à tous les visiteurs de penser que tout effort et notamment celui d’informer constitue un engagement concret pour protéger la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, la solidarité !

J’emprunterai la conclusion de cette inauguration à Georges Séguy ex-secrétaire général de la CGT récemment disparu qui fut déporté à 17 ans à Mauthausen et qui put en revenir :

«J’ai tout de suite pensé que dans la mesure où j’avais eu la chance inespérée de figurer parmi les rescapés, de revenir vivant de la déportation, ma vie en quelque sorte ne m’appartenait plus ; elle appartenait à la cause pour laquelle nous avions combattu et pour laquelle tant des nôtres étaient morts ».

Ayons un instant le même sentiment en continuant à nous rassembler, à nous encourager, à nous battre pour la cause de la paix, de la dignité, de la tolérance en ces prochaines semaines décisives pour notre République (…)