Ma mère avait ancrée en elle les valeurs que son père Abel, le maçon rouge lui avait inculquées. Elle a quitté ce monde il y a un peu plus d’un an avec ses convictions jamais reniées. Toute sa vie elle l’avait passée à Sadirac à vivre au rythme de cette République qui lui avait tout donné à travers l’école publique tenue par ce hussard noir meurtri par la Grande guerre, celle de 14-18 qu’était Georges Vasseur, l’enfant de Liévin ! Elle lui a ensuite restitué ce qu’elle lui avait donné en la servant plus de 40 ans nuit et jour et sept jours sur sept, dans la Mairie où nous habitions. Je n’ose même pas penser à ce qu’elle me dirait en abordant ce second tour des présidentielles comme toutes ces personnes ne plus de 90 ans ayant traversé les périodes de peste brune agissante. Elle qui était tellement intransigeante avec les idées de gauche; elle, qui m’avait fait ôter dans sa chambre de l’EHPAD de Créon la photo où je dialoguais quelques instants avec François Hollande au prétexte qu’elle considérait qu’il avait trahi sa confiance n’aurait pas hésité uns seul instant dans son vote de dimanche.

Ma mère ayant épousé juste après la libération un fils d’immigré italien dans un mariage mixte dont on n’imagine pas les exigences et les affres, avait en elle des souvenirs sur ce pétainisme ordinaire ayant conduit au racisme banalisé. Elle savait au plus profond d’elle-même que la bête immonde restait très présente et sommeillait dans bien des esprits… toujours prête à se réveiller à travers un bulletin de vote. Elle les connaissait toutes et tous et le jour des élections elle était capable de dire qui avait voté Tixier-Vignancourt ou Le Pen… et qui avait voté Jacques Duclos ou Georges Marchais. Elle votait socialiste sans état d’âme et sans aucune retenue et elle n’avait aucune illsuion sur le courage des gens !

Elle m’aurait simplement rappelé, avant dimanche, les images qui la hantaient et qu’elle avaient quelque part en réserve dans sa mémoire intacte jusqu’au dernier moment. Celles par exemple du jour où un gros propriétaire de sécherie de morues béglaise propriétaire d’un domaine sadiracais était venu exiger des passe-droits auprès de Georges Vasseur l’instituteur secrétaire de Mairie pendant la période noire des restrictions imposées par l’Occupation. Terrorisée elle assista à cette algarade musclée. Son « maître » ne céda pas d’un pouce sur les principes ! Il éconduit avec vigueur le notable pétainiste affirmé que son origine auvergnate autorisa cependant à lancer «  Ne vous inquiétez pas !Je m’en souviendrai je vais écrire à mon cousin Laval. Il va s’occuper de vous… ! » L’instituteur l’accompagna sans ménagement dehors. Sa femmes e mit à pleurer et ma mère eut la peur de sa vie !  Cette menace était indélébile… comme l’illustration parfaite de ce que les fascistes portaient en eux sous des apparences se voulant respectables. L’hystérie menaçante de Le Pen, formule supposée édulcorée, dans u débat transformée en diarrhée verbale insultante aurait résonné dans son esprit. Elle aurait réveillé ses souvenirs du « bon » peuple de Sadirac considérant que le malheur promis au « autres » prenait une toute autre signification quand justement le pouvoir est donné par des Français aux tenants d’un idéologie niant la fraternité.

Elle savait qu’elle n’avait vraiment jamais disparu de cette France brune ordinaire, silencieuse, indifférente à tout autre considération que son intérêt corporatiste ou personnel ! Elle l’avait retrouvée quand mon père se faisait traiter de macaroni dans les réunions publiques où il allait apporter la contradiction ou quand les commentaires des élus d’alors (est-ce bien différent maintenant?) ne faisant pas de politique, portaient sur les Polacs, les Portos ou les Arabes employés et exploités des grandes propriétés sadiracaises où on avait rangé les idées extrémistes à la cave ! Elle haïssait ces Pétainistes de la première heure devenus des Gaullistes de la dernière heure au nom du principe chrétien que les derniers pouvaient devenir, grâce à leur dévotion subite, les premiers !

Ma mère conservait aussi la cicatrice vive du départ à la gare de Sadirac de la famille juive Schultz, réfugiée dans une maison perdue et que la Gendarmerie de l’État Français avait retrouvée, recensée et expédiée vers un terrible sort qu’elle ignorait. « Je revois toujours leurs deux petites filles blondes de trois et quatre ans. Elles étaient belles comme des poupées de porcelaine… Je n’ai jamais oublié leur silhouette sur le quai de la gare. Elles sont là… Elles viennent vers moi… et moi je ne sais pas qu’elles partent vers la mort…Elles avaient la naïveté et la confiance des enfants dans des adultes qui eux savaient peut-être pas mais qui exécutaient l’ignoble ! Je me suis jamais pardonnée d’avoir taper leur fiche de recensement. Je les ai gardées après la guerre et je n’ai jamais voulu les détruire… » Si elle était là et si elle avait entendu les intonations, le vocabulaire, les allégations, les absurdités populistes de l’égérie du FN elle m’aurait inévitablement remémoré ces faits.

Elle aimait par-dessus tout que ses fils, ses petites-filles, son petit-fils ne renoncent jamais à se battre contre ce qu’elle avait vécu comme les germes de la désagrégation de cette République qui coulait dans ses veines. Demandez donc au nonagénaires qui le peuvent encore ce que recouvrent les mots dits ou les non-dits de ce pur produit du fascisme décomplexé. En ce qui me concerne, ne serait-ce que pour ne pas trahir ma mère, ne pas la décevoir, ne pas la ramener sur ce passé dont elle ne peut plus reparler, je voterai sans hésitation contre Marine Le Pen. Maman je t’aime encore pour m’avoir appris que souvent le courage est parfois simplement de refuser le pire . « Ne te prends pas pour un justicier pur, inflexible que tu ne seras jamais. Fais ton devoir : c’est déjà pas mal  ! » . Je l’entends !