Deux minutes particulières dans un lendemain paradoxal fait de soulagement et de sérénité et qui donc, ni déchante ni n’enchante. Deux minutes destinées à réveiller des mémoires endormies ou des consciences empoussiérées. Deux minutes de respect, de recueillement et de sincérité vécues de manière bien différente. Deux minutes officielles, inscrites sur le déroulé des commémorations officielles de la victoire de pays aux options idéologiques différentes sur le régime nazi ! Deux minutes qui s’ajoutent à toutes celles que j’ai respectées depuis ma plus lointaine enfance devant un Monument aux Morts. Deux minutes qui paraissent une éternité à celles et ceux qui n’aiment pas les symboles et qui nient toute valeur à des cérémonies réputées archaïques.

Deux minutes de silence quasiment sans enfants des écoles et avec une poignée d’adolescents volontaires pour lire des messages détachées de leur propre vécu. Deux minutes bien différentes puisque l’une avait un caractère strict, militaire, officiel et l’autre se voulait bon enfant, civile et populaire. Deux minutes de silence à savourer les yeux fermés au maximum après des semaines de bavardages, de cris, d’imprécations, de débats, de querelles, de contestations, de hurlements et de sonorisations monstrueuses, de déclarations d’estrades. Deux minutes qui, dans le fond, valent toujours beaucoup plus que les mots les plus forts des autres car il place chacun face à ses pensées personnelles. Deux minutes institutionnelles qui se sont étirées différemment sous le soleil de mai à Bordeaux et à Créon, lors des cérémonies de célébration de la capitulation de la terrible mise en œuvre d’une idéologie soutenue majoritairement par un peuple soumis.

J’ai traversé ces bribes de silence à ma manière en me demandant intérieurement si je devais les aborder avec sérénité ou avec inquiétude. A Bordeaux devant le grand bassin vide de la grande place Saint Bruno face à ce gigantesque paravent de marbre noir où brillaient des noms ordinaires en or sous un rayon de soleil, il a été troublé par le piaillement des étourneaux. Ces oiseaux envahissants, sales, noirs, bruyants tournoyaient en piaillant en effet dans les platanes fraîchement revêtues des feuilles d’un printemps en marche. Aucune retenue. Ils voulaient absolument aller quérir quelques gouttes d’eau encore présentes au fond de ce trou béant en béton. Impossible de les arrêter, de les empêcher de défier la solennité ambiante. on dit qu’ils sont sans mémoire, sans gêne et indestructibles. Ni la musique militaire interprétant avec enthousiasme la Marseillaise, ni la lecture des textes officiels de de Gaulle, Leclerc, de Lattre de Tassigny, du Ministre ne calma leur ardent mépris pour le silence réclamé à tous.

Un petit réclamait ostensiblement sa pitance en allant sans aucune appréhension,  se faufiler entre les jambes des militaires armés au garde-à-vous. Impossible de ne pas penser au « vol noir des corbeaux sur la plaine » qui ne tardera pas à traverser à nouveau le ciel français et qui semble désormais le plus naturel du monde. Ces oiseaux pouvant envahir n’importe quel lieu par milliers, par dizaines de milliers, par centaines de milliers en braillant, se cachant dans le feuillages, souillant la terre nourricière, s’enfuyant au moindre bruit dérangeant pour revenir illico après avoir fait semblant de changer d’air ! Seul le monument avec ses centaines de morts pour la France était vraiment silencieux. Ah! si ces hommes dont les patronymes y figuraient avaient pu parler ils auraient eux donné son vrai sens à ce 8 mai 2017 !

A Créon, après la sonnerie aux morts, le silence figé dans la bouche de pierre du Poilu juché en haut du monument, a été légèrement troublé dans ma tête par le vrombissement lointain de l’une de ces tondeuses habituées aux jours fériés. Comme un insecte obsédant, son moteur se mêlait à l’air ambiant sous forme  d’un rappel indispensable du fait que « maison, gazon, télévision » était devenu, à Créon comme ailleurs, les nouveaux repères d’une vie sociale balbutiante. Le ronronnement fut estompé quelques instants par la Marseillaise et plus encore par le Chant des Partisans ! Peut-être que derrière cet engin du bonheur des apparences, il y avait l’un des 800 électeurs créonnais ayant opté pour la candidate niant toute valeur justement aux valeurs républicaines ? Peut-être que le conducteur avait voté pour le nouveau Président d’une République qui ne le passionne que quand elle le concerne directement ? Peut-être était-il resté chez lui le 7 mai en considérant qu’il ne pouvait choisir ? En tous cas son activité soulignait le décalage grandissant entre une société rurale ou périurbaine de l’indifférence et celle qui rame pour tenter de maintenir à flot un semblant de références sincèrement « patriotiques » et absolument pas nationalistes, sincèrement démocratiques mais nullement dépassées.

Deux minutes presque silencieuses du 8 mai 2017. L’une dans une grande ville où les votes ont provisoirement écarté de la route vers le pouvoir les étourneaux des platanes et l’autre dans lequel les tondeuses égoïstes ont lentement pris le pas sur la citoyenneté active.

Deux minutes presque silencieuses qui illustrent les doutes qui me rongent ! Mais dans le fond c’est bien fait pour moi car on vit heureux dans le bruit, isolé du monde par des écouteurs diffusant sans cesse les refrains des certitudes du prêt à porter idéologique.