Si l’on est lucide dans la vie publique on a toujours en tête la citation de Jules Clarétie qui, bien plus que toute autre résume parfaitement les bases du jugement que porte une bonne part de la société : « Tout homme qui dirige, qui fait quelque chose, a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et surtout la grande armée des gens, d’autant plus sévères, qu’ils ne font rien du tout. » Elle s’applique à absolument tous les niveaux de l’action organisée avec système électif : gouvernement, collectivités locales, associations… C’est une constante historique qui occupe de plus en plus d’espace dans l’appréciation portée notamment sur toutes les catégories d’élu(e)s. Pour ma part je n’y vois pas à redire car c’est, depuis la position, que l’on occupe le seul moyen que l’on possède d’exister en tant que citoyen(ne) et d’exercer un droit critique plus ou moins superficiel.
Comme nous sommes dans un contexte où les impressions superficielles imprègnent davantage les esprits que les arguments raisonnés ce constat de Jules Clarétie devient un axiome politique. Avec le recul du temps et une trop longue participation à la gestion de la vie collective sous tous ses aspects il me faut admettre que le moment du bilan a sonné ou approche. Il est donc toujours intéressant voire passionnant d’entendre ou de lire ce que les autres avec plus moins de distance ou de franchise conservent de votre passage dans la vie sociale ou qu’elle appréciation ils en donnent. L’exercice me plaît mais il ne peut se faire que par bribes ou par touches discrètes car il ne s’agit pas de s’exposer au fameux tribunal populiste ou populaire qui conduisent à l’autocritique publique ! Et pourtant…
En fait le premier constat c’est que les « jugements » ne portent que rarement sur un bilan de réalisation ou sur l’amélioration apportée au territoire dont vous avez eu la charge. Les constructions utiles, les aménagements réalisés, les créations faites… n’entrent pas dans les mémoires individuelles. Les utilisateur(trice)s oublient à une allure vertigineuse (3 à 5 ans) d’où on est parti et où on est arrivé. D’abord parce que les gens qui l’avait demandé considèrent que ce qui a été réalisé appartenait à ce qu’on leur devait. Ensuite il existe toute une frange importante qui n’ayant pas connu la situation antérieure ne savent même pas qui a décidé et qui a construit. Enfin il y a une quantité importante qui ne se sent pas du tout concerné et qui ne voit donc absolument pas l’intérêt de fond de cette réalisation ou de cette décision. Que pense 75 % des habitants d’une ville de la création d’un EHPAD, d’une salle d’arts martiaux, d’un espace cultuel, d’une piscine, d’une médiathèque… d’une aire de stationnement, d’une voie rénovée ou du passage d’une station d’épuration neuve ? C’est illusoire de penser qu’il l’attribue à une personne ou à une équipe plus de quelques mois et au mieux quatre ou cinq ans. Seuls celles et ceux qui étaient contre se souviendront. Et encore…
L’autre phénomène en plein évolution : c’est que toute action publique ne doit plus être « politique » ! L’élu(e) qui la mène ne doit désormais bien se garder de se réclamer d’aucune valeur, d’aucune ambition, d’aucune référence car il devient illico « sectaire ». S’il tente d’expliquer les fondements de ses décisions ou s’il tente de les relier entre elles par une vision globale de la société souhaitée pour son territoire, il est immédiatement accusé de « sectarisme » ou d’abus « politicien ». Son discours qui se veut structurant est trop long et dans le fond le meilleur est donc celui (celle) qui n’explique rien et qui se contente de formules banales et creuses ou d’un inventaire à la Prévert sans aucune justification des décisions prises. Plus grand monde ne s’intéresse au fond donc il est vivement conseillé de ne pas l’aborder par contre il faut être rapide, schématique, convenu et sans courir le danger de lasser par une pédagogie qui deviendra vite lassante et sectaire ! Les électrices et les électeurs veulent des icônes, jeunes, inédites, habiles pour récupérer les vieilles recettes en les habillant avec des décors nouveaux plus attractifs mais sans pour autant ne changer le contenu.
Le bilan que j’effectue montre également que la proximité humaine, la disponibilité vis à vis des autres et notamment de celles et ceux qui traversent des difficultés est considérée désormais comme un « clientélisme » ou du « paternalisme » électoraliste. Aller partout rencontrer les gens, tenter de résoudre les difficultés individuelles, établir des dialogues autour des constats effectués : c’est un défaut terrible qui démontre une certaine perversité.
Il reste le principe de la collégialité de la gestion toujours pour moi aussi illusoire car le jour où il faut assumer la décision elle est forcément individuelle. Un(e) député(e) ayant une conscience est par exemple toujours conduit à se soumettre aux volontés de personnes qui ont décidé pour lui (elle) où c’est un frondeur. S’opposer suppose une rupture d’un pacte de confiance souvent critiqué. Les gens exigent des acteur(trice)s de la vie publique responsables et donc peut-être un jour coupables c’est à dire engageant leur propre sort social sur une décsiions qu’ils auraient délégué à d’autres. Je maintiens qu’un élu irresponsable est celui qui donne l’illusion que par déélgation il laisse les autres gérer en son nom et à sa place. Tous les jours un responsable quel qu’il soit est conduit à assumer un acte qui l’engage sans avoir la possibilité de le partager. C’est d’autant plus injuste que lorsque vous mettez en place des commissions, des rencontres, des conseils…les quorums ne sont jamais atteints ou les gens qui critiquent le coté autocrate de votre gouvernance n’y sont jamais venues ou n’y viennent jamais ! La justice ne pardonne pas la délégation (hier à la cour des comptes j’ai apprris que 162 élus avaient été déférés à la justice en Nouvelle Aquitaine pour des doutes sur leur gestion !)
Alors inutile de se préoccuper : la vie politique est moribonde, les apparences servent de références, la proximité devient inutile, la responsabilité n’est plus de mise ! Il faut désormais abandonner toutes références aux valeurs antérieures pour être novateur et se contenter d’exister médiatiquement avec des messages simplistes ne nécessitant aucune réflexion dérangeante ! Vive le nouveau monde !