La France vit une véritable révolution sociale et économique en matière de modes de consommation mais elle ne se révélera que dans quelques années. Depuis la fin du XIX° siècle et l’apparition des « grands magasins » comme ce fut le cas grâce à Aristide Boursicaut en 1852 et l’ouverture du « Bon marché » et ses divers rayons rassemblés dans une grande surface on n’avait pas connu autant de bouleversements en cours ou annoncés. D’ailleurs les récentes annonces par le PDG de l’enseigne Carrefour constituent des preuves du déclin irrémédiable d’une forme de commerces qui a été au cœur des réussites de la fin du XX° siècle. En effet trois paramètres se conjuguent (récession, écologie, web.) qui pèsent sur l’avenir de la grande distribution.
Le principe même des immenses hypermarchés a atteint ses limites et toutes les grandes enseignes (Auchan, Carrefour, casino…) commence à entamer un repli stratégique en se débarrassant des espaces commerciaux qui furent leurs fleurons. Ils représentaient la consommation outrancière et surtout un mode de vie qui s’effondre. Si l’on prend les résultats de Carrefour il est facile de constater que la croissance est affichée au minimum comme nulle (les plus de 7500 m² baissent de quasiment 3 %) et que par contre sur les magasins de proximité elle dépasse les 5 % ! C’est ce constat qui a conduit Bompard à préparer une réduction de la voilure dans ces entités qu’il veut faire évoluer vers des lieux de services, de loisirs, de partage afin d’en réduire la taille et surtout l’image. Ce n’est pas pour rien qu’il a annoncé (outre les inévitables suppressions d’emplois sans lesquelles le capitalisme ne serait pas le capitalisme) le développement du bio et de nouvelles relations avec les producteurs ! Ces propositions ne constituent pas le cœur de cette mutation.
La montée en puissance des ventes via internet bouleverse en effet les rapports entre le consommateur et les distributeurs. En 2017 elles ont atteint 80 milliards en France avec près de 320 magasins virtuels qui sont totalement à l’opposé de ces immenses bâtiments où l’on stocke des montagnes de bouteilles d’eau minérale, des boites de conserves, des produits ménagers, du papier essuie-tout dont la valeur ajoutée est extrêmement faible. En cinq ans, Carrefour prévoit de mobiliser 2,8 milliards d’euros pour tenter de combler son important retard dans le numérique. L’objectif est de réaliser 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans les ventes en ligne de produits alimentaires en 2022 (850 millions d’euros aujourd’hui).
Les spécialistes affirment même que dans une dizaine d’années les « drives » seront dépassés puisque des expériences sont menées par Amazone sur un système de « commandes automatisées » basées sur les habitudes de consommation enregistrées et des livraisons à domicile ultra-rapides et sécurisées. Les fameuses « courses » sont devenues des corvées dans des allées interminables, surtout après des trajets encombrés dévoreurs de tempes libre. Le secteur de l’alimentation ne sera pas facilement touché car la proximité reste essentielle. Les polémiques sur les ouvertures le dimanche de ces moyennes ou grandes surfaces est un combat d’arrière-garde puisque bientôt via internet les commandes depuis le canapé dépasseront largement les chiffres d’affaires de ces jours-là. Ces jours-là ce sont les livreurs (La Poste teste cette nouveauté) qui remplaceront les caissières !
Le paradoxe c’est qu’en cette période de bouleversements en Gironde la construction de surfaces de vente de plus de 400 m² se poursuit sur un rythme effréné ( 410 000 m² accordés sur 7 ans!) surtout sur la Métropole (164 000 m²) qui attire 59 % du montant de tous les achats. Il s’agit surtout de placements financiers car le rapport des locaux à vocation commerciale se situe aux alentours de 5 % avec des possibilités de souplesse des baux commerciaux et une défiscalisation encore avantageuse. Les commerces tournent souvent sur des « box » peu coûteux en construction. Cette tendance va à l’encontre de toutes les observations.
Ainsi en 2020 sur le plan sociologique un tiers de Français auront plus de 60 ans, plus de 10 % des familles seront recomposées, et 20 % sont déjà monoparentales ce qui bouleversent les habitudes antérieures (montant des paniers). En matière d’alimentation la crise de la vache folle a généré 25 % de baisse des ventes de bœuf ; celle sur la grippe aviaire (-15 % sur les viandes blanches) et les pesticides ou le bisphénol A ont un impact direct sur la nature des achats. La stagnation du pouvoir d’achat (+ 0,7 % depuis 2007) et sa baisse ressentie en 2016 limitent les possibilités de consommation avec une part plus grande dans les budgets pour le logement et tous les « écrans ». La prise de conscience de plus en plus large de la « décroissance », la culpabilisation de l’hyper-consommation, la baisse de la valeur possession au profit de celle de l’usage ou l’impact écologique accentuent les profondes évolutions des comportements, l’inquiétude liée aux attentats…ce qui laisse de vrais espoirs au commerce de qualité des bourgs centres pourvu qu’il soit attractif et surtout adapté à cette nouvelle donne. Les cœurs des villes ne revivront qu’avec un savant mélange des services publics ou privés, des propositions culturelles diversifiées, d’espaces de détente ou de partage avec des animations constantes, des boutiques ouvertes aux bons horaires et accueillantes. La proximité reste en effet la clé de la renaissance de la vie locale ! Les « géants » sont fragiles !