La société Car Promogil a été placé par le tribunal de commerce en liquidation judiciaire. Cette décision ordinaire dans le monde économique prend une toute autre signification quand on précise que c’est l’exploitante du célèbre cirque… Pinder. Une véritable institution du spectacle vivant puisque le premier spectacle donné sous le chapiteau de cette « institution «  venue de Grande-Bretagne date de 1904 ! Il prit le nom de sa famille fondatrice à cette époque et connut des années de gloire dans toutes les grandes villes françaises. On allait en famille au cirque pour le frisson des trapézistes, les prouesses des acrobates ou les pitreries des clowns mais aussi il faut bien en convenir pour le dressage d’animaux venus d’ailleurs !
L’arrivée du plus modeste d’entre eux sur un place du village constituait un véritable événement. Dès la fin de la classe nous allions attirés par les messages tonitruants des hauts-parleurs d’une voiture bariolée traversant les murs de l’école découvrir la « ménagerie ». Quelques poneys, des chevaux, des lamas, des chèvres, un ou deux lions malheureux comme les pierres de la savane qu’ils avaient quittée pour une vie d’errance dans une cage exiguë… Peu importe nous n’avions aucun état d’âme car nous étions impressionnés par une réalité tellement rare : l’arrivée d’un monde imaginaire, original, exubérant et rare. Le passage du cirque appartenait aux références exceptionnelles de la vie locale. Bien évidemment les plus célèbres d’entre eux rassemblaient les foules.
Même la télévision avec sa fameuse « Piste aux étoiles » donna une seconde jeunesse à ce spectacle vivant séculaire. On ne manquait sous aucun prétexte ce rendez-vous du mercredi soir avec Roger Lanzac sur un petit écran devenant magique. Enregistrée soit au Cirque d’Hiver soit au cirque Pinder cette émission battait tous les records d’audience. « Le Plus Grand Cirque du monde » un film réalisé par Henry Hathaway avec John Wayne, Claudia Cardinale magnifia en 1964 ces rendez-vous avec d’époustouflantes séquences où les prises de risques et la virtuosité d’artistes inventifs valorisèrent les chapiteaux du monde entier. Véritable art au même titre que la musique ou le théâtre il atteignit son apogée dans cette période avant justement d’être mis en difficulté par le média qui avait assuré sa promotion !
Cahin-caha sous la houlette du comédien « Jean Richard Pinder » résista mais fut contraint une première fois de mettre la clé sous la porte. Il fallut la passion de Gilbert Edelstein, enfant de la balle devenu marchand de tissus, pour que les périples du chapiteau rouge et or reprenne sa route. En restant volontairement sur des programmes traditionnels il a finalement conduit son entreprise dans une impasse. Certes le contexte économique actuel a contribué à la mise en liquidation judiciaire mais c’est surtout les actions menées contre l’utilisation des animaux qui a détruit l’image de son entreprise comme elle l’a fait pour bien d’autres.
Le chiffre d’affaires est en effet passé de 7,4 millions d’euros en 2014 a moins de 6 en 2016 et la chute s’est accentuée comme pour les trois autres grands noms que sont Gruss, Bouglione et Médrano. Toutes les mesures fiscales ne changeront pas forcément cette perte d’intérêt pour les spectacles sous chapiteau sans numéros de dressage ! C’est irrémédiable. Comme pour bien d’autres secteurs culturels une baisse des fréquentations s’amorce dans une société où la découverte, le partage, la simplicité deviennent des principes de moins en moins répandus. Le constat est implacable : sans la notoriété conférée par le système médiatique les artistes qui prennent le risque d’aller en tournée au contact direct du public n’ont guère de succès. Il n’y a plus de possibilité de succès que pour l’extraordinaire fabriqué ! Une frêle écuyère, un clown au nez rouge, un trapéziste avec filet, un habile jongleur, un cornac d’éléphants domestiqués et une musique d’antan n’attirent plus les familles habituées à d’abord ne plus vivre ensemble les spectacles et pour les plus « populaires » dans l’incapacité de dépenser des centaines d’euros pour une seule soirée. Les cirques vont se sédentariser ou disparaître. Ils pourront ainsi diminuer les frais de leur itinérance et surtout offrir un cadre réglementaire plus adapté aux exigences de vie des animaux !
Les difficultés de « Pinder » illustrent une véritable mutation sociologique. Certains s’en réjouiront car ils considéreront, à juste titre, que des abus ont été commis en matière de dressage et de vie des fauves captifs. La virtualité a pris le dessus sur la réalité et les places de bien des villages déjà réticents à accueillir les chapiteaux, vont demeurer désespérément vides ! Le débat est ouvert !