Tempête en vue pour le Bordeaux

La plus grande partie de la viticulture girondine s’inquiète chaque jour un peu plus de la situation du marché. De partout pointent les signes d’une crise qui se profile dans un contexte international tendu et très défavorable. Des achats effectués et des contrats signés tardent à se concrétiser. Les négociants ont en effet réservé une part de la récolte 2018 mais n’ayant pas de débouchés ils la laissent en « pension » dans les chais. On s’impatiente chez les vendeurs car on sait que le règlement n’intervient généralement que 60 jours après l’enlèvement. Or après les vendanges et les opérations de vinification la trésorerie est faible et la fin de l’année s’annonce difficile.

D’habitude avec l’approche des fêtes de fin d’année les commandes arrivent. La clientèle « individuelle » devient alors essentielle car elle assure un fonds de roulement convenable. Malgré toutes les affirmations gouvernementales le pouvoir d’achat ne joue pas. Dans des salons les client.e.s trouvent par exemple qu’un Saint Emilion grand cru est cher à 17 € et à Brest par exemple une journée ne permet que de vendre 12 bouteilles. Les volumes commandés surtout en rouge s’amenuisent au fil des ans.

Le marché français diminue constamment. En moyenne en 2016, chaque Français d’âge adulte avait absorbé 51,2 l de vin, avec ou sans bulles, contre 71,5 l en 2000, une chute de 28,4%. En volume, en 2017, la consommation de la France s’était réduite à 27 millions d’hl de vin contre 34,5 millions en 2000, un recul de 21,7%. Sur les 50 dernières années, on doit être au moins à 60% de baisse.

Cette réalité était cependant compensée par le fait de la montée en gamme de la consommation de vin En effet, le budget annuel consacré aux achats de boissons alcoolisées reste ferme, à 325,3 € en 2017, soit 4,8 € de moins qu’en 2016, mais 24 € de plus qu’il y a dix ans.La baisse des ventes en grande et moyenne surface, où est achetée une bouteille sur deux, continue avec 190 millions de bouteilles (-3%) pour un chiffre d’affaires de 906 millions d’euros (-1%).

Les menaces du Brexit n’ont pas favorisé les exportations de Bordeaux vers la Grande-Bretagne même si des stocks ont été constitués en prévision du blocage des frontières et surtout de la chute éventuelle de la livre. Ces achats anticipés se retrouvent maintenant puisque l’échéance d’une rupture avec l’Europe ne se produira qu’en début d’année prochaine.Les résultats restent Satisfaisants en Belgique et en Allemagne. Et globalement le problème ne se situe pas en Europe continentale.

Une double déflagration a secoué le marché ces derniers mois. D’abord la Chine ne cesse de se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Avec une chute de 22% en valeur (311 millions d’euros) pour un volume de 58 millions de bouteilles expédiées, soit une baisse de 31% par rapport à 2017), Pékin perd sa première place en valeur au profit de Hong-Kong, qui enregistre une hausse de 3% à 327 millions d’euros malgré un fléchissement de 4% en volume avec 10 millions de bouteilles. Or ils e trouve que la plaque tournante bancaire des achats en Asie traverse à son tour une crise terrible. Les affaires sont en berne. Peu de commandes et on se contente d’écouler les stocks.

C’est donc au plus mauvais moment que Trump a ajouté un coup de massue sur les taxes des vins de moins de 14° d’alcool. Les vins de Bordeaux avaient en effet enregistré un chiffre d’affaires aux Etats-Unis de 279 millions d’euros, soit une hausse de … 21%, malgré une très légère baisse de 1% en volume. Le vin de Bordeaux subit deux séries de taxes. Une première est appliquée à l’entrée sur le territoire américain. Elle varie en fonction du vin et la seconde, également variable, s’applique en fonction cette fois de l’État où il est vendu. Avec 25 % la claque a été sévère pour les Bordeaux tous avec un degré alcoolique jamais supérieur à 14 °.

Dans un tel contexte défavorable, les viticulteurs ressentent durement une seconde crise. Celle du doute qui plane sur leur profession. Menaces, suspicions, sentiment de culpabilité, incertitudes sur l’avenir : Il devient difficile de croire en des jours immédiatement meilleurs. Le printemps va donc être terrible dans le vignoble bordelais surtout dans les propriétés n’ayant pas de stratégie commerciale ou soumises au seul négoce. « Non seulement les négociants nous proposent des prix dérisoires mais même à ce niveau absolument non rentable ils n’achètent plus ! » explique avec tristesse un viticulteur qui se prépare à des fêtes de fin d’année moroses.

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6 réponses à Tempête en vue pour le Bordeaux

  1. Maria LAVIGNE dit :

    Vendre leurs champs en terrain à bâtir ? Vous n’y pensez pas! Combien de terres agricoles vendues pour cela ? Cela suffit !
    Je connais des viticulteurs qui se sont reconvertis en bio, c’est une excellente chose, d’autres conscients qu’il faut limiter les produits phytosanitaires, vont, par étapes vers une viticulture raisonnée . Il faut les encourager. Mais gardons nos viticulteurs responsables et il y en a. Ne laissons pas vendre les châteaux aux Chinois et pour les consommateurs il est préférable de consommer local comme pour tout.

  2. Puyo Martine dit :

    Bonjour,
    la viticulture a pris une place trop importante dans le paysage girondin.
    Trop de vignes, trop de machines agricoles de plus en plus grosses, tassement des sols, dégradation des petites routes.
    La consommation de vin a chuté au profit de vins de meilleure qualité. Le bio peut être un débouché pour une agriculture plus propre et respectueuse de l’environnement. Pourquoi faire de si grandes parcelles de vignes (voir Targon, Sauveterre et autres communes) ou l’on ne voit plus que ça, de la vigne, de la vigne, de la vigne, sans haies, sans arbres. Pourquoi ne pas faire d’autres cultures notamment des céréales qui elles servent à nourrir les humains et dont on va avoir besoin en grandes quantités.
    Avec le réchauffement climatique pourquoi ne pas envisager d’autres cultures comme l’olivier qui pousse plutôt bien et dont la consommation d’huile est de plus en plus forte. Mais d’autres cultures pourraient être envisagées pour une consommation locale ou nationale.

  3. Alain. e dit :

    Je n’ achète que principalement des vins bio , et je crois que le modèle productiviste atteint ses limites , je consomme moins , mais mieux .
    J’étais ce weekend à Biarritz à Lurrama , le salon de l’ agriculture paysanne et durable , ou je me suis régalé de bons produits !!!!
    Il se passe de belles et bonnes choses au pays basque , pour info ( l’ irouléguy était buvable )
    https://www.lurrama.org/
    Cordialement .

    • J.J. dit :

      Pourquoi ces propriétaires n’ont ils pas le droit de vendre une partie de leur terre pour construire des maisons ?.

      La France perd chaque année l’équivalant de la surface d’un département en terre cultivables (routes voies de LGV, centres commerciaux, constructions d’habitations, etc..). Parti comme ça, dans quelques décennies, ce n’est pas seulement le sacro saint soja que l’on sera obligé d’importer, l’agriculture française, déjà bien mal en point aura vécu, et il faudra aller acheter de carottes et du persil au Brésil.
      Un gouvernement intelligent, clairvoyant et ayant le souci de l’avenir de la Nation et non de ses propres ses immédiats intérêts, travaillerait à la promotion de l’agriculture de consommation,pouvant assurer une autonomie minimum au pays .
      La monoculture est la pire des dérives pour l’agriculture. En ce moment, certains producteurs de cognac, des petits malins, au lieu de se diversifier, plantent à tout va et se procurent des terres de manière légale, certes, mais dans des conditions moralement douteuses . Et le jour où immanquablement ça va se casser la gueule, ne sachant plus que faire d’une récolte pléthorique et invendable, ils vont venir pleurer des indemnités et se lamenter sur leur sort pourtant mérité.
      Ce que j’en dis….

  4. J.J. dit :

    Voilà une réponse vraiment amusante !
    C’est bien la première fois que que je me vois affublé d’opinions américano-soviétiques (j’admire le grand écart !). Sachez que j’ai un profond mépris pour ce qui nous vient en général (il y a quand même quelques gens bien) d’outre atlantique nord, et de son lamentable président peroxydé.

    Quant à l’URSS, qui est l’objet de critiques et d’incessants dénigrements, apprenez que, la réussite certes n’a pas toujours été au rendez vous, mais que c’est le premier état où l’on a expérimenté l’agro foresterie et ce que l’on appelle maintenant la permaculture.
    Et certains à l’ouest s’attribuent ces « inventions » en oubliant de préciser qu’ils n’en sont pas les auteurs.
    Jusqu’à l’arrivée de Khrouchtchev, l’agriculture russe était respectueuse des sols, qui sont quand même restés relativement sains malgré leur exploitation intensive, et font l’objet de convoitises ; voir les grandes surfaces agricoles d’Ukraine qui sont colonisées par des industriels de l’agriculture.

  5. François dit :

    Bonjour !
    Tout d’abord, permettez-moi de remercier notre écrivain et ami pour ce magnifique billet sur la gestion (mot qu’il déteste!) d’une région viticole que je connais pour avoir arpenter ses rangs de vigne et ses chais et côtoyer mes collègues depuis mon enfance. Merci J-M !
    Avec quelques jours de recul qui permettent la réflexion dans la froidure des brouillards automnaux et après « avoir tourné sept fois…. », je vais tenter, non point de vous convaincre mais de vous apporter quelques remèdes à vos tourments … sans conviction médicinale !
    @BERNADETTE : vendre les terres en terrain à bâtir. @J.J. vous apporte une première réponse économique et de dépendance alimentaire que je compléterai par la face cachée de l’iceberg : l’agriculture, avec toutes ses variantes, est la seule planche à billet par multiplication qui permette de mettre dans les caisses de l’État de l’argent neuf apportant ainsi à l’ensemble de la population une obole…pour vivre ! Je ne peux point, dans ces quelques lignes, me lancer dans un cours d’économie, mais sachez que les autres métiers ( tous nécessaires et utiles!) ne fonctionnent que par addition (commerces) ou soustraction (services) et obligent, après chaque création de valeurs (parfois «valeurs ») , à revenir piocher dans la grande tirelire.
    Avez-vous remarqué que, sauf accident, les excédents agricoles ne sont jamais détruits ? Bizarre n’est-ce pas ?
    Bien sûr, il faut garder un équilibre de production salutaire pour ne pas tomber dans les excès signalés par @J.J.
    Vous voyez que l’on s’écarte de la simple création de « bouffe » …même si elle procure plaisir !
    Mais Chutt ! De grâce, ne le dites pas à mes collègues car ils ne sont pas conscients du pouvoir économique qu’ils détiennent !
    La vente de terrain (que je comprends même s’il ne procure qu’un ballon d’oxygène) raréfie par changement de destination le support agricole et nuit à la vraie destination (voir explication susdite) du métier d’agriculteur.
    Je dois aussi vous signaler que, depuis longtemps, chaque commune a établi une carte communale ou un POS certes contraignant, mais prévoyant les réseaux (route, eau, électricité,égouts). A l’époque, une consultation des propriétaires a été mise en place … peut-être réclamée par la démocratie participative locale chère à J-M. Il est à craindre que vous n’ayez pas saisi l’importance de l’opération et maintenant ….. !
    @MARIA LAVIGNE : le bio !
    Madame, permettez-moi de vous poser une question : seriez-vous prête (même seulement l’idée!) à vous habiller comme votre arrière-grand mère, femme certes charmante que nous respectons tous ? Pour une fête ou une rigolade mais certainement pas pour votre quotidien ou votre lèche-vitrine hebdomadaire ! Le bio, c’est pareil voire pire car on vous berce de douces illusions soporifiques !
    Prenons par exemple le cageot de fruits et légumes un peu défraîchis qualifiés invendables que l’ouvrière sérieuse extrait tous les matins du rayon « bouffe pour tous » dans votre grande surface et plaçons le en évidence dans le rayon « BIO » : dans le quart d’heure qui suit, il est vendu !
    Par contre, vous avez raison sur la viticulture raisonnée : Dois-je traiter ? Prévenir une attaque parasitaire ? Ce peu de dégâts parasitaires compromettent-ils ma récolte ? Ma vigne peut-elle supporter quelques brins d’herbe ? Ce vin jeune et trouble, doit-il être matraqué pour le conserver ou dois-je l’ELIER sagement et correctement ? Cela s’appelle l’expérience ou acquis du métier et non confiance aveugle dans les conseillers de tous poils ! Oui, c’est à encourager !
    Quant aux Chinois, rassurez-vous ! Ils sont en train de fuir après nous avoir piqué nos cépages, nos pratiques, nos matériels et nos œnologues : à leurs yeux, le rapport est trop lent avec des contraintes trop fortes ! Mais, maintenant, ils savent faire ! ! !
    @ PUYO MARTINE : trop de vignes avec de grosses machines et de grandes surfaces ou parcelles ( tout est lié !)
    Tout d’abord, Madame, sachez que vous êtes en bordelais où plus de 60 % des Activités sont liées à la viticulture et au vin (plus de 80%pour l’agriculture). Cela entraîne des contraintes de surface qui sont aussi liées à des directives sournoises ( mono -culture qui entraîne dépendance et …fragilité). Si on ajoute la « fuite » de la relève vers la ville (vieux problème en ascendance) pour y croupir, vous comprendrez que le « beau paysage » ne peut trouver entretien que par l’augmentation des surfaces et du matériel, les jachères et cultures subventionnées n’étant que l’asservissement de l’agriculteur.
    Le BIO : voir plus haut ! Mais ce ne sera jamais la planche à billets sus décrite vu une productivité plus réduite réservée à de proches consommateurs. Les maladies et parasites environnants (malheureusement vaccinés!) assurent un manque de pérennité pour ces cultures.
    Les oliviers : … si le réchauffement est certain car 7 jours consécutifs à -5° et les oliviers trépassent ! On connaît déjà le coût de chauffage nocturne des cultures ! ! Certes, nos scientifiques peuvent jouer aux magiciens en développant des variétés résistantes. Attendons leurs réussites!
    Quant aux autres cultures, certes, elles existent mais devrons-nous consommer des cacahuètes au lieu d’une bonne entrecôte de bazadaise accompagnée d’un Bordeaux …bien sûr ! Madame, je vous laisse dans votre réflexion !
    @ ALAIN.E : les vins bio.
    Certes, il y a de bons produits mais il y a aussi beaucoup d’imbuvables. Les méthodes anciennes de vinification ont du bon mais ne tolèrent pas les approximations. Par exemple, la mèche soufrée, dans la barrique, demande une précision de manipulation qui, éludée par …simple méconnaissance, entraîne des catastrophes gustatives.
    Personnellement, ayant eu comme objectif (je vous rappelle que je suis retraité!) d’élaborer un vin qui correspond au DESIR DU CLIENT et non le lui imposer, je dirai que votre goût est un facteur très personnel que je ne peux pas suivre … de même que votre voisin ! La palette des vins est très large et doit satisfaire chacun qui trouvera, avec modération, le plaisir de la consommation !
    Le modèle productiviste : sachez, Monsieur, que l’on peut vivre de ce métier si l’on reste raisonnable dans l’application des directives. Le 4×4 et la dernière grosse machine ne sont pas obligatoires !
    @J.J. :
    Merci ! Merci pour ces réflexions empreintes du sérieux de l’observation.
    On ressent très bien que vous côtoyez ce proche vignoble en déplorant, chez eux aussi, les excès que d’autres (nous!) ont connu. Les leçons des uns sont rarement écoutées par les autres alors que cela devrait !
    Vous voyez, Monsieur, que je peux aussi reconnaître les qualités humaines.

    Voilà, Mesdames, Messieurs et Cher J-M (!) ce que cet article m’inspire, moi l’ancien viticulteur qui a vécu une bonne période professionnelle malgré les tracas indus à l’activité. Ma formation scolaire professionnelle ( par d’anciens instituteurs reconvertis dans une célèbre école du Sud Gironde) m’a permis de toujours rechercher l’EQUILIBRE le plus proche possible en écartant tous les produits à « tête de mort », en appliquant les méthodes d’avant garde après mûre réflexion et en extirpant la quintessence des conseils des anciens.
    Certes, je n’ai pas entraîner mes enfants dans mon sillage professionnel simplement parce que je considère que cette argile ne doit pas nous coller aux pieds et que chacun a le droit de réussir dans le milieu où il souhaite exercer.
    A bientôt.
    Très amicalement

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