Les « personnes âgées » selon le langage présidentiel feront l’objet d’un confinement supplémentaire dans les prochains mois. Il ne faut pas leur faire courir de risques dans la période très incertaine du déconfinement au moment où les enfants qu’ils emmènent ou qu’ils récupèrent seront eux invités à repartir à l’école, au collège et au lycée. Les propos par leur imprécision ont affolé les sexagénaires et les septuagénaires ? Où se situe la frontière ? Comme sera-t-elle déterminée ? Quel âge pivot ?

Bref à quelques jours près les moins jeunes auront droit à du rab ce qui devrait les réjouir car c’est dans leur intérêt. En définitive c’est normal qu’on les laisse dans leur « retraite » et il ne manquerait plus qu’ils se plaignent d’en sortir. Il fut une époque où des maisons servaient de retraite pour les aïeux ayant envie de se sentir entourés et en sécurité. On y était heureux puisque les régimes n’existaient pas et on mangeait sur les bases de ce que l’on avait connu dans sa vie antérieure. Les « sauteries » aidaient à supporter la morosité des jours ordinaires. L’aspirine soignait tous les maux et si on mourrait c’était dans l’ordre normal des choses de… la vie. Ces établissements ont lentement disparu sous l’influence des normes, des textes, de l’institutionnalisation de la vieillesse, de la professionnalisation des accompagnants, de la médicalisation de la société.

La « pension » de famille a été remplacée par un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. On a abandonné la notion de « maison » pour lui substituer celle d’établissement de telle manière que la rentabilité soit au rendez-vous. La dimension a changé. L’état d’esprit aussi. De ma fenêtre de confinement je vois des grands ensembles de centaines de chambres ouvertes sur un couloir éclairé nuit et jour de la même lumière. Ce monde souvent proposé aux personnes âgées se réduit à deux rectangles : celui de la télévision pour le lointain et celui d’une fenêtre donnant sur le ciel et rarement sur la terre. Les personnes de plus en plus âgées y trouvent refuge ou on les y conduit quand tout s’effondre autour d’elles et notamment un bien qu’elles pensaient inusable : leur santé !

Inexorablement l’allongement de la vie a transformé ces lieux de continuité de la vie en lieux de fin de vie. Les fameux EHPAD modernes ont beaucoup plus été conçus comme des bâtiments à caractère médical qu’à vocation sociale. Mieux il arrive trop souvent qu’au nom de nécessités sanitaires on en oublie totalement les activités qui maintiennent dans une société ouverte et partageuse.

Depuis des mois les personnels de ces établissements ne cessent de répéter que leurs conditions de travail ne leur permettent plus de faire face aux obligations liées à la dépendance des pensionnaires. Dans beaucoup de ces lieux on ne vient pas en effet majoritairement par choix personnel mais par nécessités d’avoir un accompagnement spécifique au grand âge. L’État s’est emparé de ce secteur d’activité et n’a cessé de complexifier les critères de fonctionnement. Même Kafka n’aurait pas imaginé des méthodes de calcul des budgets des établissements publics ou conventionnés. Des GIR, des PATOS déshumanisés ont transformé les maisons où l’on faisait retraite en lieux où l’obsession de la gestion conforme aux ratios est devenue prépondérante.

Tout à coup la société est interpellée, après l’épisode de la canicule de 2003 avec ses 25 000 morts, par le palmarès macabre de cette crises sanitaire. Isolées par le confinement, parfois même oubliées ou abandonnées les personnes qui y décèdent ont eu une fin de vie particulièrement détestable. Bien évidemment tout le monde se tourne vers le Covid-19, ennemi invisible et implacable qui a souvent hâté l’inexorable venue de ce moment que tout le monde espère le plus lointain possible.

Il ne s’agit qu’on le veuille ou non que le choix d’une politique globale sur le quatrième âge que nous avons approuvée et qui en nous préoccupe que quand nous sommes directement ou indirectement concernés. Michèle Delaunay n’a cessé de se battre sur ce sujet (1). Un peu trop au goût de Bercy selon mon appréciation de la situation d’alors. Elle l’a payé durement.

Il n’est pas inutile de rappeler que c’est un gouvernement socialiste, pour ma part c’est le meilleur des cinquante derniers années, celui de Lionel Jospin qui a créée en 2001, l’APA (Allocation Personnalisée d’Autonomie). Elle remplaçait la PSD (Prestation Spécifique de Dépendance) croupion antérieure et elle a vite connu des débuts prometteurs. Cette aide a toujours pour but d’aider les personnes âgées en perte d’autonomie et au financement des aides à domicile pour leur permettre de vivre chez eux.

Elle est entrée en vigueur en France au 1er janvier 2002 et a été instaurée par Paulette Guinchard-Kunstler, secrétaire d’État du premier ministre Lionel Jospin. Depuis alors que les difficultés de financement n’ont cessé (et ne vont pas cesser) de croître les gouvernements successifs ont abandonné les conseils généraux puis départementaux dans son financement.

Le coronavirus va représenter un choc économique catastrophique pour tous les services à la personne. Derrière les nombres de morts comme pour les hôpitaux il y a la responsabilité des pouvoirs politiques nationaux qui préfèrent se gargariser des baisses d’impôts ou du maintien des inégalités (fraude, évasion, exonération) en la matière plutôt que de répondre aux vrais besoins sociaux. On en reparle en fin d’année !  

(1) Le fabuleux destin des baby-boomers Michèle Delaunay Chez Plon