Dans le fond il faut que je me rende à l’évidence, je viens de m’apercevoir que cette période de crise sanitaire de neuf semaines, m’a vieilli beaucoup plus que les années passées. Le « confiné en voie de déconfinement » que je suis devenu, a perdu une grande partie de ses facultés physiques et surtout de sa motivation pour l’action. J’ai pris la méchante habitude de tuer le temps ou d’attendre qu’il consente à passer sans moi. Inexorablement je ne vois plus d’horizon sur le monde depuis ma fenêtre, et je sais que bien d’autres personnes de ma génération partagent cette sensation. Les baby-boomers chers à Michèle Delaunay doute sur leur place dans la société.

Le pire de cette situation survient quand, tout à coup, se faufile dans les pensées la chanson de Brel consacrée à ces « vieux » qui profitent d’un « enterrement pour oublier toute une heure la pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend ». Je flippe et je ne veux pas de pendule dans mon repaire quotidien. Inutile qu’elle me rappelle à l’ordre de ses mesures trop rigides pour que je les vive sans agacement. Moralement, le temps mort imposé par le Coronavirus a accru le oids des ans.

La vie sociale constitue en effet le meilleur élixir de jeunesse. En être privé.e, renvoie à la solitude et donc à une sorte d’introspection permanente dévastatrice pour le moral. J’ai constaté au fil des jours, que la « pause » du confinement a brisé le rythme d’une existence marquée par l’action permanente. Cette activité débridée se compare à une sorte de drogue dont la disparition est vécue douloureusement. Un « manque » qu’il faut absolument relativiser pour en surmonter les effets psychologiques et physiques.

En fait les plus secoué.e.s par les consignes de distanciation sociale sont les passionné.e.s de la vie sociale collective. Pour les adeptes assidus d’un sport co ou d’un sport de contact ; pour les bénévoles des associations ; pour les personnes engagées dans la vie syndicale, politique, économique ; pour les accros des repas de famille ou d’amitié : la frustration représente parfois une vraie douleur intérieure. Le baby-boomer a perdu ses repères de confort moral.

Impossible de penser comme Sartre que « l’enfer » soit en effet « les autres » quand justement ils vous font défaut. L’isolement social se révèle alors probablement la plus dure des sanctions. Or, avec l’âge, il fait au moins autant de mal que les ans. Se sentir hors circuit (je rassure de suite ce n’est pas mon cas) constitue la sanction la pire infligée par l’âge. Hors durant plus de neuf semaines ce phénomène a confiné les énergies, ratatiné les enthousiasmes et démobilisé les convictions. Je sens bien qu’une génération prend le large et qu’il faudra bien des efforts pour qu’elle revienne dans le jeu. La distanciation sociale forcée leur fait beaucoup mal car elle n’appartenait pas majoritairement à leur quotidien.

Quand on sait qu’en France le bénévolat d’action sociale et caritative atteint son maximum chez les 55-75 ans et que dans ces tranches d’âge la participation au bénévolat consacré à la défense de droits, de causes ou d’intérêts est la plus forte, on imagine combien se sentent désomais en marge. Il est quasi-certain que nombre d’entre eux resteront circonspects face à un engagement dans les prochains mois et les dégâts pourraient être durables et néfastes en un moment où les besoins ne cessent d’augmenter en matière de solidarité humaine.

Les retraités, malmené.e par une politique libérale ayant touché sans vergogne à leurs acquis, étaient déjà souvent sur la défensive. Cette secousse « historique » les a placés en première ligne dans les listes de victimes et leur prudence ne va pas baisser. Ils ont, par expérience, traversé des moments difficiles et s’ils évoluent encore en ce monde c’est qu’ils les ont surmontés ou que les progrès de la science leur ont permis de vaincre. La Covid-19 porte un coup fatal à leurs certitudes et dans le doute ils ne reviendront pas toutes et tous sur le terrain social.

En plus leur angoisse à devoir affronter la dépendance vont augmenter. Le désastre en terme d’image de certains EHPAD n’a vraiment pas arrangé cette situation et les hésitations déjà fortes pour y aller ne va cesser de grandir. De même les services à domicile pourtant assurés par des personnes courageuses et dévoués peineront à retrouver un public qui risque se replier sur lui-même.

J’ai donc pris un coup de vieux et je l’assume volontiers. D’autant que dans ce confinement les décès de proches engagés, dans la tranche d’âge qui est la mienne tombent régulièrement. Autant de « soldats » de la cause collective qui disparaissent dans le silence actuel où les morts n’appartiennent qu’aux statistiques. Inutile de préciser que depuis ma fenêtre…je regarde prudemment le monde s’agiter presque sans moi.