Lentement, Choupinet se remettait des journées épuisantes où il avait pris la place de premier de cette cordée européenne mal en point voulant absolument réussir à inscrire son sommet dans l’Histoire. La fin heureuse du tirage de l’Euromilliards mis en place, l’avait un peu réconforté mais la fatigue était au rendez-vous. Le sort lui avait été favorable puisqu’il ramenait 40 milliards dans les bagages avec une promesse de pouvoir en emprunter à satiété. N’empêche que ce matin en se levant il n’avait pas la tête des jours heureux.

Suivant les conseils de son pote le « nain de Neuilly » (c’est un pseudo car il ne falait pas que l’on sache qu’il avait mis sa main sur le château) il se regardait dans la glace avant de se raser. Un exercice que lui permettait, de temps à autre, de puiser du réconfort dans la glace extraite des stocks du mobilier nationale puisque c’était celle dans laquelle se mirait au réveil, le général de Gaulle.

La gouvernante avait choisi ce modèle aux discrets lisérées d’or fin pour que Choupinet prenne conscience, chaque jour de son rôle de guide de la Nation. En fait il avait bien du mal à se situer dans ce vaste miroir ayant nécessité une installation spéciale pour que son visage puisse y apparaître.

Les traits étaient tirés. Les cernes sous les yeux traduisaient une lassitude réelle du pouvoir. Un teint se révélait aussi pâle que le lait d’ânesse que l’on livre chaque semaine pour que la maîtresse des lieux puisse redonner vigueur et éclat une peau déclinante. Le fantasme de Cléopâtre recevant César flottait en effet, sur la vaste demeure. L’usure du pouvoir se traduisait physiquement dans cette glace historique.

Certes durant l’année 2019, on avait changé l’éclairage vieillissant de la pièce que l’on avait jugé trop « jaune ». Choupinet ne souffrait pas que son teint soit légèrement imprégné de cette lumière dans l’air du temps. Des « lampes leds » extrêmement puissante et même aveuglante avaient permis de gommer une ambiance pour le moins détestable. Ce changement avait amélioré (provisoirement) son moral. Il pensait être débarrassé du « jaune » quand de…Chine (étrange répétition) était parvenu ce foutu Coronavirus qui bouleversait le bel ordonnancement des choses.

Choupinet adorait le moment du rasage car il lui permettait de se faire mousser et de se vieillir un peu en prenant de la barbe blanche. Il avait gardé les traditions et se plaisient à utuliser des blaireaux soigneusement choisis. Certes il n’avait pas une appétance particulière pour se faire passer un savon (il préférait le passer aux autres) mais il savait que c’était indispensable pour son avenir. La technique était immubale. 

En fixant intensément le miroir, comme le lui avait indiqué le « nain de Neuilly » il constata qu’une sorte de tache aux contours flous y apparaissait. « Tu y plonges profondément ton regard et tu verras apparaître ton avenir » avait conseillé le nouveau mentor. C’était vrai et il constata très vite que seule la partie droite de la « flaque » présentait une image. L’autre, toute verte, de plus en plus large, ne laissait transparaître aucune indication.

Le système marchait. Il entama avec son rasoir électrique de faire disparaître les signes d’une barde de premier âge et le miroir s’anima. Sur le secteur assez réduit qui était « vivant » il remarqua en bas une référence : 2022 ! Jamais cette année ne s’effaça comme si le « génie » de la glace voulait lui indiquer que ce devait être son seul objectif.

Succéda le visage de celui qui l’avait mis au monde politiquement, le « Flamby de Corrèze » dont le sourire discret trahissait une envie pressante de revenir sur le devant de la scène. Visiblement le fait que l’image se soit mise à clignoter indiquait un danger. La partie gauche de la tache se rétrécit peu à peu, se crispa et vira en un mélange confus de vert et de rouge vif ! Le signe était on ne peut plus clair : il y aurait deux camps sur sa gauche ! L’un issu du monde passé, se voulant rassurant et constructif, alors que la radicalisation de l’autre se traduirait par un affrontement beaucoup plus aisé pour lui. Il avait son idée pour semer la zizanie et opposer mortellement les deux. Facile! 

L’apparition s’effaça pour laisse place à des portraits assez flous. Des flashs sans grande consistance. En fait il n’attendait que de savoir si sa favorite serait au rendez-vous. La « Marine nationale » s’installa, à sa grande satisfaction, sans tambours, ni trompettes. Elle n’avait pas son punch habituel. Elle lui parut en déclin et dans le doute. « Elle ne va pas me faire une défaillance pensa instantanément Choupinet, je compte sur elle en 2022 ». Elle lui fit un clin d’œil complice qui le rassura et elle disparut ! La flaque d’avenir s’éteignit laissant cependant son spectateur mal à l’aise.

Devant lui des lotions magiques, des crèmes apaisantes, des élixirs de jouvence, tous bios, soigneusement étiquetés et numérotés par la gouvernante l’attendaient. Le programme ne laissait aucune prise à l’improvisation. Quelques huiles essentielles en plus avec des dosages précis et un dentifrice à l’argile verte qu’il exécrait, complétaient la panoplie de sa préparation matinale.

Ayant le sentiment qu’il n’en finissait plus de raser, Choupinet décida brutalement de changer de style et d’entrer en rébellion. Il obéirait certes au planning et garderait les produits mais il changerait… de chemin et les appliquerait dans un ordre différent ! La gouvernante en serait déconfite ! 

(A demain si vous le voulez bien)