Les vacances ? Quelles vacances ? Choupinet ne parvenait pas à se persuader que les quelques jours pris au Fort de Guingasson pouvaient ressembler à une période durant laquelle il pourrait mettre en œuvre le fameux « lâcher prise ». Tous les spécialistes qu’il avait pu consulter dans les périodes difficiles lui avaient conseillé de se mettre à pratiquer cette technique à laquelle il était vraiment peu habitué.

Se prenant souvent pour Atlas portant la charge du monde il avait bien du mal à se détacher des difficultés de toutes sortes qui débarquent dans une journée. A force de vouloir contrôler tout ce qui l’entoure, il gaspille son énergie et perd sa sérénité.

La joie du matin, avant de filer vers les malheurs des autres, lui avait donné des ailes. La courbe de sa notoriété s’infléchissait vers le haut à la même allure que le nombre de contaminés. Le licenciement des personnes en contrat à durée déterminée au sein du gouvernement, l’arrivée d’un nouveau premier de cordée catalan, les décisions prises sur le port du masque lui avait redonné un statut de chef de guerre. Aussitôt il avait sauté sur l’aubaine !

Choupinet avait recruté une spécialiste du lâcher prise, une femme susceptible de lui apprendre durant en quelques jours, sur les rives de la grande bleue, la manière la plus efficace de se préparer à un retour vers les problèmes inévitables de sa fonction.

Elle avait énoncé un drôle de principe qu’elle disait extraite de la prière des alcooliques anonymes :  « Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux changer et la sagesse d’en voir la différence. »

Il avait fallu un bon moment à l’avide du pouvoir pour admettre qu’il était impossible à un être humain même se croyant surdoué de tout dominer, maîtriser et régler. Au contraire il affichait une véritable boulimie de « réformes » ou de « prise de risques » ou de « déclarations fracassantes ». La technique prônée par sa nouvelle consultante en vacances non studieuses ne lui convenait guère. Et pourtant, le temps pressait. La zénitude le tentait.

Lors de la première leçon au bord de la piscine la maîtresse du temps, Choupinet dut apprendre à respirer alors que tout le monde savait qu’en bien des circonstance sil ne manquait pas d’air. Il avoua avoir quelques problèmes provoqués par de allergies à des personnes ayant occupé les pièces de Fort Guingasson avant lui.

Deux d’entre eux, le préoccupait car sur le retour : François et Nicolas ! « Lâchez prise ! » conseilla la professionnelle du temps du temps libéré ayant travaillé, il y a presque 40 ans, au cabinet d’André Henry. « Quand l’obsession du problème réapparaît : imaginez qu’à chaque expiration on repousse la colère, la tristesse, les sentiments négatifs ; et qu’à chaque inspiration on inhale la confiance, la joie, la gratitude. » la doctrine était plus facile à énoncer qu’à mettre en application. Il préférait les pratiques vaudou que celle que l’on tendait de lui inculquer.

Dès qu’il fut rentré de son expédition outre Méditerranée, la seconde séquence prit une allure encore plus inquiétante. Il s’allongea sur un transat dans la pénombre fraîche d’une cave du Fort pour se relaxer. La Gouvernante exigea d’être présente. La spécialiste demanda à Choupinet de visualiser un nouvel horizon. Il se focalisa très vite sur 2022… « mettez-vous en scène dans un nouveau paysage politique en vous voyant libéré du problème ! » expliqua celle qui lui portait sur les nerfs. Il se prit à rêver de régler les difficultés en les éliminant.

Il restait à se créer des rites, des habitudes, des pratiques différentes. Il lui fut par exemple conseillé par exemple qu’il écrivait une lettre avec ses récriminations ou ses angoisses pour la jeter au feu, histoire de se débarrasser du contenu. Choupinet se lâcha en consignant, sur sa missive, sa réprobation à l’égard de son ex-pote Édouard désormais devenu le bien-aimé, son animosité à l’égard du Nicolas qui l’avait plaqué, sa déception envers Christophe loin d’être un saint.

La suggestion d’organiser avec méthode et soin une « cérémonie de divorce » avec une dame de belle « Constitution. » pour s’installer dans le continuité lui convint. Ce ne fut pas du tout du goût de la gouvernante. La déclaration, déclamée d’en haut d’une tour, face à la mer, de sa volonté de se libérer de ses émotions négatives… époustoufla tout le Fort. Ce fut bref mais intense. Choupinet ne savait vraiment pas si un jour il pourrait lâcher son ambition même durant les vacances !

(A demain pour un denier rendez-vous)