Les étés sont réputés être des périodes de bonheurs intenses que l’on attend impatiemment tout le reste de l’année de pouvoir reproduire d’une années sur l’autre. Celui de 1962 échappa à cette logique sociale. Les vacances avaient mal débutées puisque j’avais brisé l’un des rêves de ma mère et j’allais tuer ceux de mon père.

Alors au collège d’enseignement général de Créon j’avais été admis à l’écrit du concours d’entrée à l’École Normale d’Instituteurs de la seine Inférieure, département considéré comme déficitaire en nombre de candidatures par rapport aux nombre de postes disponibles…

Ce succès m’avait permis d’obtenir sans attendre le résultat le BEPC puisqu’il y avait une équivalence entre l’écrit du concours et l’examen. Je pus ainsi me libérer de l’attente du résultat du Brevet. Une insouciance coupable me gagna alors qu’il y avait un rendez-vous capital dans la vie des collégiens créonnais : celui de la kermesse de l’amicale laïque (1)!

Reçu ou pas, tous les élèves se devaient d’y participer sous la férule d’un Directeur intransigeant sur les valeurs, Camille Gourdon. L’euphorie de mes succès me conduisit à mépriser le samedi après-midi l’ultime répétition de cet événement surtout qu’il m’avait été réservé le privilège de monter au sommet de la pyramide humaine qui constituait le clou de l’après-midi.

Une erreur qui me valut le samedi 30 juin vers 17 h, après une visite musclée du directeur en mairie d’être définitivement et sans autre formalité exclu du CEG ! Or je devais préparer l’année suivante en troisième dite spéciale le concours d’entrée à l’E.N. de la Gironde !

Mes parents mortifiés, abasourdis accueillirent cette exclusion avec d’autant plus de désespoir qu’ils avaient préparé leur premier grand été de vacances. Mon père avait depuis des années envie de retrouver les lieux et les liens familiaux de cette Italie dont il avait entendu tellement parlé mais qu’il avait jamais retrouvée.

Il avait acheté depuis quelques mois une « Dauphine » Renault comme signe de sa réussite obtenue par un travail acharné de dix ou douze heures par jour. J’avais le sentiment de gâcher ces retrouvailles qu’il désirait tant. Et ce fut le cas…

Ma mère chercha toutes les solutions possibles pour me permettre de poursuivre mes études. Elle sollicita le Maire de Sadirac qui avait de l’entregent pour que je sois réintégré. Peine perdue. Elle lui demanda de me faire admettre en seconde au Lycée Michel Montaigne : rien à faire ! Elle sollicita mon entrée au lycée privé de La Sauque à Labrède : refus total après enquête ! Le pire c’est qu’elle téléphona aux pères jésuites du lycée de Betharram pour tenter de m’y mettre en internat… Pas de places non plus ! Bref il fallait partir en Italie sans aucune solution pour ma rentrée. J’étais partagé entre la joie et l’inquiétude. 

Les préparatifs du voyage occupèrent un tant soit peu les esprits. Il s’agissait d’une vraie expédition devant nous conduire en une journée de Sadirac à Legnano dans la banlieue de Milan. Un seul chauffeur : mon père ! Le départ fut fixé au samedi 4 août à 4 heures du matin. Les bagages avaient été rangés dans le coffre situé à l’avant de la voiture neuve avec bien d’autres paquets répartis dans tous les espaces disponibles de la voiture.

Avec mon frère sur une carte Michelin générale des grands itinéraires nous avions dressé un itinéraire par le Sud de la France. Un périple par les routes nationales car rares étaient les autoroutes étaient très rares sauf du coté transalpin. Mon père était un avaleur de kilomètres stakhanoviste et vers onze heures du matin nous avions découvert la première vue de notre existence sur la mer méditerranée. Juste un arrêt pour une pause pipi, un verre de café et un petit-déjeuner emporté pour éviter les frais.

Lové sur les sièges arrières j’avais bien du mal à caser les grandes jambes d’adolescent derrière celui de ma mère. Je sommeillais et mon frère regardais le paysage quand nous roulions sur la route en longue ligne droite séparant la plage et l’étang de Thau. Rien à voir bien évidemment avec celle qui est aménagée à l’heure actuelle. Nous n’avions pas parcouru la moitié du trajet !

Une énorme explosion, un bruit effroyable ! En une fraction de seconde les hurlements de ma mère envahirent l’air. Nous étions entrés en collision avec une automobile nous ayant brutalement coupé la route pour entrer dans un camping de Marseillan Plage. Les tôles écrasées, le sang qui giclait du crâne de mon frère… ma mère coincée entre son siège et le tableau de bord, mon père assommé… et moi hébété sur la route, des gens qui affluant de toutes parts, un jeune couple italien en voyage de noces grièvement blessé…

Le rêve s’effondrait, explosait, disparaissait ! Nous ne verrions qu’un an plus l’Italie. Peu à peu s’installa une seule certitude : tout était perdu mais nous étions vivants. Nous sommes cependant rentrés meurtris, démoralisés, fatigués, par le train quelques jours plus tard tard…

« Cette année-là »… a chanté Claude François ! Pour moi elle a une résonance particulière… cette année-là… mille neuf cent soixante-deux !

(1) je raconte toute cette histoire quia fait basculer ma vie dans « Jour de rentrée »