La société s’enfonce lentement dans le silence… L’échange vivant, le dialogue partagé, la parole directe disparaissent du quotidien provoquant à coté du brouhaha permanent des plateaux télé où l’on se passe les plats réchauffés de fausses polémiques, un silence de plomb. Les filtres d’internet ou des supports téléphoniques ont totalement éteint le partage de la confrontation « à l’ancienne. » Il faudra bien s’y habituer : nous plongeons, chaque jour davantage, dans le monde de la distanciation tous azimuts.

Les rencontres entre ami.e.s ont pris du plomb dans l’aile et parfois le téléphone si prolixe en d’autres temps ne sonne plus. Aucune autre raison pour cette rupture du lien sauf à penser que la Covid-19 ne fait pas perdre que le goût et l’odorat mais aussi la parole. A moins que ce soit de l’amertume après des moements difficiles? 

Cette tentation de Venise qui frappe brutalement les plus actif.ve.s a parfois des causes obscures liées au confinement de la confiance. La peur d’affronter les réalités paralyse bien des relations. La période est à l’oubli sélectif volontaire ou au retrait maniaco-dépressif de la vie collective. Et ça s’annonce durable car la pandémie permet de dissimuler les replis tactiques les plus inavouables. 

Il peut en être de même dans le cercle familial où même quand l’enfant paraît, il devient impossible de l’élargir. La quantification des visites, l’absence d’étreinte physique affectueuse, les confidences de proximité contribuent à cette nouvelle donne : il y plus de gêne que de plaisir dans les réunions dite de famille. Il faut donc se contenter de SMS, de Facebook, de Wattsapp, Skype ou de la tablette qui servent de substituts aux discussions autour d’une table dominicale.

Là encore le souci des jeunes de ne pas mettre en péril la santé des générations plus âgées pèse sur les rapports humains. L’angoisse de devenir responsable d’une maladie présentée comme extrêmement menaçante pour les aïeux dans des statistiques quotidiennes morbides prend le dessus sur la tendresse qu’on leur doit.

Les « exilé.e.s » volontaires ou involontaires réfugiés dans les EHPAD où ils étaient sensés être justement protégés souffrent depuis des mois de ce silence froid qui les entoure malgré les efforts louables d’un personnel compréhensif.

Le contraste saisissant entre le tintamarre autour des mesures d’isolement prises par les autorités de santé, les déclarations fracassantes ou les rodomontades officielles et le silence qui instille le quotidien provoque un mal-être généralisé dont les conséquences deviendront perceptibles dans des mois.

Déjà que la confiance s’étiolait, désormais elle se noie dans la seconde vague déboulant sur le rivage des certitudes que l’on pensait toujours identique à celui de ces vacances estivales. Psychologiquement la désillusion va s’aggraver provoquant un grave et interminable mal-être collectif.

Vivre dans un espace certes pas matériellement confiné par des interdictions mais tout de même limité par la crainte de la contamination brise tous les rêves portés par la consommation de bonheurs stéréotypés.

L’apéro entre amis, les gueuletons plus ou moins gastronomiques, les rencontres associatives, les soirées dans les tribunes enflammées de stades, les sorties collectives appartiennent au monde d’avant…et ne seront probablement pas au rendez-vous du monde d’après.

La liberté se porte mal, la fraternité n’a plus de place, l’amitié chancelle et l’égalité face au danger devient la seule qui subsiste. Les repères de la vie sociale d’antan résisteront-ils à la durée de la pandémie ? Le repli sur un « monde » étriqué ou pour le moins « restreint » va-t-il accroître l’individualisme ?

Les gens aigris, revanchards, haineux ou certains de leur vision sociale reviendront-ils au cours normal de la vie ? L’indifférence portée par le chacun pour soi aura-t-elle raison de la solidarité ? Combien de temps mettrons-nous à revenir vers le collectif ? La plongée dans le monde du silence finira-t-elle par tuer le débat démocratique et installer la dictature des annonces nons suivies d’effets?

Lorsque nous aurons les réponses à ces préoccupations il faudra mesurer l’état réel de la société. Le Coronavirus a passé au lance-flammes les valeurs que nous pensions essentielles au bien-être. La « repousse » risque de prendre du temps.