Les grues tracent le chemin de l’espoir

Elles appartiennent aux plus expertes de la planète en dialogue Nord-Sud ou l’inverse puisque elles tiennent deux conférences annuelles sur ce thème. Elles se réunissent sur la terre d’Afrique du Nord quand la « guerre froide » s’installent sur l’Europe et recherchent la fraîcheur lorsque la température monte autour d’elles. Les grues figurent parmi ces « migrantes » ne connaissant pas les frontières et s’offrant le ciel comme route vers l’espoir dans un sens et dans l’autre.

Elles ont l’étrange habitude, se sentant inarrêtables, de prévenir les hommes de leur passage. Quand beaucoup d’autres se font discrets pour éviter d’alerter les « tireurs des litres » inconscients, ces grands oiseaux piaillent pour ne pas passer inaperçus. Nul ne sait vraiment quelle est la signification de ce qui ressemble tout autant à des encouragements qu’à des reproches au sein des ces escadrilles parfaitement organisées. Leurs craquètements leur permettent depuis des milliers d’années de jouer les Pythonisses climatiques.

En vol,  très bavardes, elles crient, la plupart du temps, environ toutes les dix à quinze secondes. Leur chant, un « grou…grou… grou » sonore, s’entend jusqu’à quatre kilomètres comme si elles souhaitaient que l’on ait le temps de sortir pour admirer leur progression collective. Ces infatigables voyageuses annoncent les changement essentiels aux adeptes des signes naturels permettant de prévoir les évolutions météorologiques. Mieux que les prévisionnistes, les personnes attentives à ce qui passe au-dessus de leurs têtes peuvent donc effectuer grâce à elles des annonces sur la fin de la froidure ou son retour.

Depuis quelques jours les grues clament à travers la France leur fierté de nous promettre la sortie du confinement hivernal. Elles sont bien les seules à y croire en exploitant les premiers jours de soleil pour libérer leurs énergies communicatives. Jamais elles ne perdent le Nord comme si cette pérennité dans leur voyage devrait inspirer celles et ceux qui naviguent à vue ou qui oublient d’où ils viennent et ne savent pas où ils vont.

Le parfait ordonnancement de leur V ou parfois de leur Y demeure cependant magique car il traduit souvent une solidarité dans l’effort parfaitement organisée. C’est la beauté de cette organisation qui rend leur passage aussi attractif. Elles allient la rigueur géométrique avec le mystère d’une inscription dans le ciel d’un signe parfois cabalistique digne d’un alphabet primaire. Ces porte plumes gris cendré ou couronnés écrivent le poème des saisons avec l’application d’un écolier le jour de la rentrée.

Parfois en attendant qu’un courant d’air deviennent porteur elles tournent en bandes inorganisées voire anarchiques. Un tourbillon bruyant que l’on pourrait croire n’être que le reflet d’un affolement collectif devient en fait le tremplin d’une nouvelle organisation. Il naît un leader de ces moments de doute. Il prend de la hauteur et entraîne la troupe derrière lui pour remettre en ordre de vol la troupe disciplinée.

Le chantier de la réorganisation progressive laisse planer une volonté collective de se poser pour retrouver le réconfort ce qui n’arrive que très rarement tellement les grues savent prendre l’air au bon moment. Inévitablement il y a des traînardes, des étourdies, des retardataires, des récalcitrantes et des individualistes. En général au bout d’un moment elles finissent, d’une manière ou d’une autre, par rentrer dans le rang sous peine de s’épuiser dans le vent. Il leur faudra autrement attendre un autre groupe pouvant les raccrocher pour leur redonner une chance.

Un battement d’ailes ample et majestueux relance la dynamique. Chaque oiseau du groupe bénéficie alors des courants d’air créés par l’oiseau qui le précède. Ainsi, le vol leur demande moins d’efforts et donc moins d’énergie à dépenser. Seul le premier du groupe ressent la résistance à l’avancement. Bien évidemment, les grues se relaient à la tête de la troupe afin de ne pas trop se fatiguer. Une bien belle leçon d’entraide et d’efficacité.

Les ajoncs, les mimosas, les jonquilles tendent le jaune de leur cœur au soleil du renouveau naissant. Le chœur des grues emplit le ciel. Une simple sortie pour les retrouver donne l’espoir dont nous avons besoin pour résister à l’enfermement qui nous menace. Il y a toujours un printemps pour celui qui sait donner du temps au temps. Le tout c’est simplement d’avoir envie de le vivre.

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8 réponses à Les grues tracent le chemin de l’espoir

  1. J.J. dit :

    Leur chant, un « grou…grou… grou qui peut s’entendre également en gru.., gru.., gru.., est l’onomatopée qui vraisemblablement leur a donné leur nom.
    Un petit bémol, cependant sur l’infaillibilité des prévisions météo » grutesques » : il m’est arrivé de voir des grues en février, comme actuellement, remonter vers les nord pour redescendre ensuite rapidement, le temps ayant viré au froid.

    Mais les traditions se perdent un peu : avec le réchauffement en marche, beaucoup de grues ne prennent plus la peine de traverser la Méditerranée et se content d’hiverner dans les Landes où elle trouvent leur pitance en glanant dans les anciens champs de maïs.

     » Ces porte plumes gris cendré ou couronnés écrivent le poème des saisons avec l’application d’un écolier le jour de la rentrée. »
    Ça, c’est beau (les reste aussi) !

  2. Denise Greslard Nédélec dit :

    Pour moi aussi, hier, le chant des grues m’a donné le signe que « la sortie » allait arriver. C’est une sorte d’espoir joyeux qui m’a remplie. Et c’était aussi le sentiment que quoiqu’on fasse, le cycle du renouveau nous explosait à la figure, comme les jonquilles et les pâquerettes . Alors je me suis dit que ce renouveau-là, on n’avait pas intérêt à le rater!

  3. GRENE dit :

    Cher Jean-Marie, tu files joliment la métaphore en ce début de semaine. Et si le V du vol des grues n’était autre que le V que dessinait W… Churchill? Maintenant, des grues y’en a plein à côté de chez moi. Elles volent, mais en rase-motte, et font un boucan d’enfer. Pour le monde de demain? Des cages à lapins modernisées pour faire oublier les honteuses… barrières de Cenon, Lormont et caetera? Moi, ces grues, elles me rappellent ce dessin que font les coureurs cyclistes qui, pour mettre les autres dans le vent, font un éventail. Et au sujet des oiseaux, je préfère les toucans d’enfer… Pas vrai, M’sieur Robert?

  4. Philippe Conchou dit :

    C’est la longueur du jour qui determine la migration et non les températures.
    Elles suivent toujours la même route et font halte dans les zones humides dans le sud-ouest puis dans l’est de la France toujours aux mêmes endroits.
    Ensuite elles vont en Allemagne(nord), Suède, Norvège, Finlande ,Russie etc

  5. Laure Garralaga Lataste dit :

    Certaines prolongent leur halte dans ce Sud-Ouest généreux qui leur assure le gîte et le couvert… ! Elles se sédentarisent…
    On peut les voir en empruntant les routes landaises.

  6. Laure Garralaga Lataste dit :

    Je rassure GRENE…
    Moi aussi j’ai la chance de les voir passer au-dessus de chez moi car je suis sur le tracés de leurs vols à… Lormont.

    • Bruno DE LA ROCQUE dit :

      Je profite de l’ouverture faite par Laure (que je salue affectueusement) pour dire qu’il est maintenant difficile de faire la part des vols issus d’Afrique d Nord de ceux issus de la péninsule ibérique et, bien évidemment, des « nôtres ».

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