Il suffit parfois d’un rien pour que l’on se sente mieux. Quelques minutes changent des mois de morosité. Malheureusement j’ai la sensation que ce n’est pas un monde nouveau qui peut nous redonner un brin de goût de vivre. Retrouver des habitudes d’il y a quelques mois, en les adaptant aux circonstances actuelles, ne constitue pas le renouveau que tout le monde attend. Un signe de ce qui nous attend tous dans les prochains mois qui seront placés qu’on le veuille ou non sous le signe du retour partiel ou total aux habitudes !

De nombreux signes montrent que s’il restera des modifications durables des modes de vie liées à la pression de la pandémie bien des personnes ne souhaitent que revenir à leurs habitudes. Cette forme de nostalgie qui envahit bien des confinés de tous âges risque bien dans les premiers jours de la « libération » de causer des ruées ! On le constate d’ailleurs tous les week-ends dès que le soleil est de la partie.

Hier matin je n’ai pas pu résister à la tentation du partage d’un (ou plusieurs je ne me souviens plus) d’un ballon de rosé avec les habitués du Bistrot des Copains. Nous nous sommes retrouvés, après des mois d’échanges éloignés, chez l’un d’entre eux car nous étions tous vaccinés ou en cours de vaccination. Se retrouver, se raconter autour d’une assiette de charcuterie en digressant sur les événements récents ou passés constituent les seuls objectifs de ces moments.

Nous sommes en fait aussi différents que les joueurs de la partie de cartes de Pagnol. Avec Lionel, Michel et Achour nous constituons un plateau de Cnews dans sa diversité avec plutôt une tendance générale me rendant minoritaire. Peu importe ! L’essentiel c’est d’aller du local au global ou de l’individuel au collectif selon un cheminement qui nous appartient et qui n’a aucune logique. Ce besoin d’échanger n’a pas disparu. Il s’est adapté  ! Qu’est-ce que c’était chouette !

Il en va de même pour le travail. L’éloignement du bureau ou de l’entreprise ne convient plus à tout le monde. Il manque cette touche de convivialité ou de rivalité qui fait le sel de la vie professionnelle. Sur l’écran froid des visioconférences l’humour a disparu, le « chambrage » n’est plus de mise, les confidences de machine à café impossibles et les commentaires sur le temps qui passe malvenus.

Bref on crève d’ennui dans ces solitudes utilitaires et on finit par ne plus supporter ces mosaïques de visages comme figés pour la postérité. Mieux en étant contraint de lever une main virtuelle pour avoir accès au droit de causer on revient sur les bancs d’une école que les moins de cinquante ans n’ont pas connue. Le ton sentencieux des uns et des autres devient vite effroyable et contraste singulièrement avec les caractères individuels que l’on connaît. L’indifférence devient possible en coupant certes le micro mais aussi l’image.

Comment peut-on croire que ce système de dialogue distancié durera et effacera des années de participation physique ? Les regrets du temps des débats animés, des échanges spontanés, des confrontations les yeux dans les yeux commencent à monter. Les images ont pris les pas sur la valeur des mots ce qui donnera une société glaciale dans laquelle tout deviendra artificiel. Un monde usant et déprimant dont je suis certain bien des gens voudront se débarrasser.

Les signes extérieurs de dépression se lisent sur les visages. Ils imprègnent inexorablement toutes les générations. Tous les médecins généralistes le constatent et s’affirment impuissants face à cette maladie qui sortira vainqueur de la période de détricotage du lien social. Il faut comprendre cette envie de retourner sur les pas ayant conduit à ce que l’on ne considérait pas comme le bonheur.

Mon rosé de ce matin avait du soleil et de la générosité. Il respirait la liberté. Il avait le goût de l’amitié simple mais précieuse. « Tiens c’était donc ainsi avant » ai-je pensé même si le cadre était différent et s’il manquait les autres, tous les autres. D’ailleurs on a vite conclu qu’il fallait se retrouver autour d’un ventre de veau pour fêter les dernières injections nous ouvrant une lucarne sur les mois passés.

Devons-nous avoir honte de reprendre les « bonnes vieilles habitudes » ? Elles rassurent certes mais pas seulement car elles sont souvent enracinées dans des valeurs indispensables à notre épanouissement personnel. Mais je deviens un vieux réac’ affolé par ce nouveau monde qui ne gardera que les nouveautés déshumanisées de son prédécesseur.