Un texte qui résume mes cinq décennies de présence aux cérémonies de commémoration du 8 mai 1945….et mon attachement à cette date ! 

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit » a écrit dans l’une de ses œuvres William Shakespeare. En cette journée commémorative de la signature à Berlin du traité de capitulation du régime nazi qui avait enflammé l’Europe et détruit toutes les valeurs humanistes d’un vieux continent justement oublieux de sa mémoire collective, cette phrase prend toute sa signification. 

Merci à celles et ceux qui ont aujourd’hui  su jouer les sentinelles sur le front dangereux de l’oubli. Vos présences même restreintes pour ce moment de partage collectif d’une date essentielle dans l’Histoire du monde a constitué un réconfort en une époque où nous sommes asphyxiés quotidiennement par les gaz inodores et incolores, mais terriblement mortels, de l’opinion dominante.

Il est tellement plus facile de renoncer, de s’endormir, d’être indifférent, de refuser de voir, d’entendre et d’échanger pour se contenter de certitudes portées médiatiquement, que je voudrais louer votre courage et votre motivation si vous avez à votre manière célébrer le 8 mai ! 

Merci aux représentants des associations d’anciens ayant traversé les guerres. Merci aux porteurs de ce drapeau tricolore qui ne s’agitent pas ici frénétiquement en gage d’un patriotisme partisan. Merci à vous toutes et à vous tous qui avaient tenu simplement à passer du statut peu enviable de consommatrices ou consommateurs d’un jour férié, à celui beaucoup plus valorisant de citoyennes ou de citoyens conscients de la valeur de ce rendez-vous avec notre Histoire.

Merci du fond de mon cœur d’irréductible instituteur soucieux de toujours ressasser que les valeurs républicaines sont aussi fragiles que ces roses qu’il est indispensable d’arroser avec des souvenirs des moments clés de son existence. Merci d’avoir compris que notre présent ne peut être dissocié de ce passé dont on ne mesure l’importance que quand on l’a oublié.

Le 8 mai 1945, il était tard, beaucoup trop tard pour réparer justement les désastres causés par une idéologie ayant prospéré grâce à la complaisance de femmes et d’hommes politiques qui l’avaient laissée prospérer pour leur seul intérêt.

Le renoncement à la défense des valeurs clés de la vie collective, aura été, à toutes les époques, un encouragement à l’éruption des pires instincts qui sommeillent dans les esprits les plus faibles. Des millions d’enfants, de femmes, d’hommes avaient payé dans d’atroces circonstances la complicité, la lâcheté, la férocité de gens réputés bien-pensants.

Il y a quelques années déjà, décédait Raymond Aubrac éternel résistant dont la formule essentielle ayant réglé son existence avait été « résister, reconstruire, transmettre ». Quelle belle devise !

Le peuple de France n’a pas toujours eu la force de résister et une trop grande partie succombe aux vieilles lâchetés du racisme, de la stigmatisation, de l’exclusion et finalement de la haine institutionnelle. Cette part est grandissante et elle considère que céder aux propos xénophobes serait une marque de force ou de lucidité. Pour l’avoir cru à la fin des années 1930 du XX° siècle des majorités dites silencieuses ont creusé le tombeau de minorités courageuses.

Avons-nous à ce point perdu la mémoire pour ne pas réagir aux propos tenus sur des estrades fastueuses par des exploiteurs des peurs inconscientes ? Avons-nous perdu par ignorance la douleur de ces regards d’enfants, arrachés à leur mère, perdus dans la nuit et le brouillard de ces camps d’extermination massive ? Avons-nous encore dans nos consciences les regards vides de ces soldats venus d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, d’Afrique noire pour mourir dans l’hiver de la plaine d’Alsace afin que nous ayons des printemps heureux ?

Aurons-nous le courage de « reconstruire » comme le souhaitait Raymond Aubrac ? Pour reprendre une apostrophe terriblement réaliste de Tristan Bernard destinée à son épouse le jour où ils furent arrêtés par la Gestapo pour partir vers la déportation : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Depuis des mois nous vivons dans la crainte. Des peuples, partout dans le monde, vivent sur notre planète dans la peur et sans espoir. Crainte de la pandémie, crainte de la crise économique, crainte du chômage, crainte de la faillite, crainte de l’arrestation pour celui qui espérait un avenir meilleur chez nous, crainte de voir les enfants ou les petits-enfants étudier pour rien, crainte de ne pas manger à sa faim, de manquer d’eau et pour certains, crainte  de l’autre… qui est devenu un ennemi ! 

Et ce n’est pas fini car le ventre fécond de la bête immonde de la haine va libérer ses idées dangereusement dédiabolisées dans l’actualité ! En ce 8 mai soyons heureux de témoigner solidairement que, comme le voulait Raymond Aubrac pour « transmettre ».

Transmettre notre respect vis-à-vis de celles et ceux qui ont donné leur vie pour que nous puissions nous exprimer. Transmettre notre espoir d’être capables solidairement de construire un monde meilleur. Transmettre notre confiance dans un avenir différent de ce passé que l’on voudrait nous faire oublier en nous replongeant dans des propos honteux. Le 8 mai 1945 aura été inutile si nous recommençons les mêmes erreurs !

Nous n’avons rien à faire d’autre que « résister », encore et toujours résister, aux idées faciles, factices et fragiles ! Nous avons à reconstruire, sans cesse reconstruire, avec rigueur, méthode et patience ! Nous aurons à toujours transmettre, inlassablement transmettre, avec conviction, émotion et passion !

C’est à ces tâches que je vous invite dans les prochaines années, toutes et tous, pour que ce 8 mai si particulier encore en 2021, entre dans l’Histoire comme un jour d’espoir de retour à la liberté, à la solidarité, à la fraternité et à la laïcité.