La guerre qui ne voulut jamais dire son nom

A l’approche du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie avec les Accords d’Evian du 19 mars, puis l’indépendance de ce pays le 5 juillet 1962 les déclarations, les commémorations, les effusions ou les contradictions vont proliférer. Le débat autour de ce que l’on a d’abord appelé le « rétablissement de l’ordre » puis le « conflit armé » a toujours été larvé et douloureux. Cette période de l’Histoire de France à la fois trop récente et trop ancienne n’a pas encore vraiment de statut pour que officiellement toutes les autorités s’astreignent à un exercice d’équilibriste.

Ne pas oublier les harkis, rasséréner les Pieds-Noirs, s’excuser auprès de l’Algérie, estomper les responsabilités politiques pour finalement tenter de récupérer ce qui peut l’être encore. La génération de ceux qui avaient été « convoqués » en tant que citoyens selon la formule consacrée « sous les drapeaux » s’éteint peu à peu emportant là encore les souvenirs réels de ce que furent ces années marquées par la mort au combat de jeunes dits du contingent. Le terrorisme aux multiples origines, les exactions au nom de l’efficacité, les attentats aveugles, la torture, les viols, la spoliation des biens et surtout la peur permanente de l’autre ont hanté et hantent pourtant bien des esprits.

En 1962 j’avais une quinzaine d’années quand l’Histoire s’est emballée. Impossible à cet âge d’être totalement indifférent à une actualité qui occupait la une du grand quotidien républicain régional d’information que nous recevions en Mairie chaque jour. La « guerre » (car tout le peuple l’appelait ainsi) était bel et bien présente dans mon quotidien. Les souvenirs remontent parfois à la surface comme autant de preuves de l’impact qu’avait dans tous les villages un conflit lointain dont il était difficile de mesurer le lien avec le quotidien. Étrange sensation que celle d’avoir partagé un pan d’Histoire par procuration.

A la Mairie, lieu où parvenaient absolument toutes les « nouvelles », l’Algérie trouva vite sa place. Les premiers ordres de mobilisation qui touchèrent les « jeunes » provoquèrent des ondes de choc. Ils ne sont jamais partis massivement sous les vivats de la foule comme en 14 ou pour une campagne sans risques derrière la ligne Maginot en 39. Un à un il quittait leur boulot pour un « service militaire » débouchant sur un voyage de l’autre coté de la Méditerranée. Une contribution au salut de la République dont les motivations leur échappaient les attendait pour plusieurs mois. Gilbert, Yves, Tinou, Francis… et une douzaine d’autres de ces « grands » que j’aimais bien disparurent pour servir la Patrie. Leurs départs successifs donnaient sa réalité à ce conflit

Afin de la préparer avant l’incorporation ils étaient conviés à des sessions de préparation militaire effectuée dans la cour de la Mairie par les gendarmes créonnais. Un robuste support en fonte était installé sous le préau aujourd’hui disparu de l’école jouxtant le secrétariat. Le dimanche matin il nous étaient à mon frère et moi, formellement interdit de sortir du logement de fonction de ma mère. Les mobilisables soucieux de devenir sous-officiers tiraient en effet à balles réelles depuis l’autre bout du terre-plain. Le bruit sec des impacts avaient quelque chose de fascinant. Il était semblable à celui des stands de tir où l’on ne pouvait accéder lors de la fête locale.

Tout eut une autre signification quand un jour arriva en Mairie un cercueil plombé qui me parut gigantesque dans ses proportions. Le maire avait été avisé que la modestie absolue de la famille ne permettrait pas les obsèques auxquels il avait droit. On installa la dépouille  du soldat Chabalier rapatriée après que les honneurs militaires lui aient été rendus sur la grande table dans la salle du conseil municipal. Un drapeau tricolore recouvrait le cercueil. La guerre entrait dans le village. Les anciens combattants se mobilisèrent et il fut enterré « sous les drapeaux » après être « tombé sous un soleil de plomb sur des touffes de plantes chaudes dont il ignorait le nom… » pouvait-on dire en paraphrasant Marcel pagnol narrant la fin de Lili. Pour qui et pour quoi était-il mort ?

La guerre d’Algérie ce fut ça. Les enjeux post-coloniaux ainsi que les querelles virulentes sur les déclaration gaullistes ne laissèrent absolument jamais indifférents car les discussions en avril 1961 étaient pour le moins animées avec l’instituteur le soir à la maison. Elles m’imprégnèrent du sentiment profond de l’absurdité de l’affrontement armé des hommes. Surtout que le lundi 24 avril à la nuit tombée des dizaines de sadiracais ayant répondu à l’appel d’André Lapaillerie se retrouvèrent dans la cour de la mairie. Tous avaient leur fusil de chasse en mains pour défendre une République menacée. Sadirac était vraiment en guerre contre un ennemi invisible, lointain, inconnu et menaçant. La peur s’installa. 

J’entends encore les paroles du Maire au milieu de cette armée de fortune : «  les parachutistes peuvent arriver sur les grandes villes dans les prochaines heures. Tenez-vous prêts. » expliqua-t-il dans un discours enflammés. Satisfaits de leur démonstration de force unitaire, les Sadiracais s’en retournèrent sur leurs propriétés et leurs promesses de récolte. Je ne les revis jamais plus en armes. Les « grands » pour moi revinrent en civil quasiment un an plus tard dans le silence. Le village oublia sans que je sache vraiment s’il avait été concerné.. La guerre était finie mais ailleurs les blessures et l’horreur n’avaient pas disparu. 

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14 réponses à La guerre qui ne voulut jamais dire son nom

  1. Gilbert SOULET dit :

    C’était bien l’épreuve de l’absurdité de l’affrontement armé des hommes; Oui Jean-Marie, tu as tout résumé !
    Gilbert de Pertuis entré là-bas le 11 janvier 1960 et revenu définitivement à Béziers le 7 mars 1962.

  2. Philippe Labansat dit :

    J’étais enfant et mon papa a passé deux ans en Algérie comme sous-lieutenant dans l’aviation.
    J’avais 5 ans, mais j’ai encore le souvenir que l’on ait raccompagné mon papa en uniforme à la gare de Libourne, après une permission.
    Je savais que mon papa était en Algérie, je savais confusément que c’était une guerre, mais il y avait beaucoup de mystère.
    Ma maman prenait parfois l’avion pour rejoindre mon papa, là-bas.
    Mes grands parents nous gardaient, chez eux, à côté de Langon, et dans le grand pré de mon grand-père, je regardait les avions dans le ciel en imaginant celui qui me ramènerait ma maman, jusqu’à la prochaine fois.
    Mon papa était sur la base de Blida ou avec les appelés, comme lui, ont empêché la prise de contrôle de la base par les paras.
    Mon papa m’a dit l’admiration sans bornes qu’il avait pour son commandant Joseph Kubasiak qui a tenu tête avec eux aux putschistes en avril 1961.
    Ce commandant, fidèle à De Gaulle sera malgré tout sanctionné et mis à la retraite d’office.
    L’OAS, ira le chercher dans sa retraite à Aix en Provence pour l’assassiner horriblement devant sa femme et ses enfants. Ses assassins ne seront jamais condamnés… (tout ceci est bien documenté sur internet)

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Philippe
      Joseph Kubasiak ne mériterait-il pas une reconnaissance de la nation ? Peux-tu nous aider à faire aboutir ce projet, Jean-Marie ?

      • Philippe LABANSAT dit :

        Oui Laure, je pense que cet homme mériterait largement une reconnaissance officielle de son pays et de ses compatriotes.
        J’avoue que la stèle au général Salan à St Seurin-sur-l’Isle (que feu Marcel Berthomé repose en paix), pour moi est impardonnable, comme tous les monuments qui peuvent exister pour « honorer » l’OAS et ses dirigeants.
        Je ne comprends pas la tolérance de notre État et de notre justice vis à vis de ces criminels…

  3. J.J. dit :

    « Surtout que le lundi 24 avril à la nuit tombée des dizaines de sadiracais ayant répondu à l’appel d’André Lapaillerie se retrouvèrent dans la cour de la mairie. Tous avaient leur fusil de chasse en mains… »

    Le mardi 25 avril, revenu en catastrophe, la classe finie, de mon poste en pleine campagne, je défilais aux côtés de monsieur Monleau et les représentants des mouvements syndicaux, politiques et mouvements de jeunesse laïques et républicaines.
    Ça me valut par la suite, ayant été repéré également dans d’autres manifestations, de subir les menaces et les tentatives d’intimidation de sinistres personnages.

  4. Laure Garralaga Lataste dit :

    Respecter l’Histoire « en appelant un chat un chat ! ». Car cette « Guerre d’Algérie » commencera par s’appeler… les événements d’Algérie !
    Pour Pierre et moi, cette histoire commence en 1962, année où Pierre aura 21 ans en
    mai !
    14 avril 1962… mariage de Pierre et Laure.
    mai 1962… Conseil de révision pour Pierre. Son avenir ? Partir en Algérie « pour y pacifier ces évènements… » ! Après la visite médicale, le médecin officier qui l’interroge lui dit :
    – « Vous avez fait la préparation militaire et vous êtes marié…
    – Oui mon Capitaine !
    – Vous savez que vous avez une scoliose sévère…
    – En effet, j’ai une scoliose mon Capitaine !
    Le résultat de cet échange se soldera par un premier heureux évènement…
    Pierre sera réformé et ne partira pas en Algérie. Il avait eu la chance de rencontrer un capitaine humain…

    • J.J. dit :

      J’ai eu la très grande chance de ne pas partir en Algérie, mais malgré ma scoliose et mes jambes en mauvais état (j’étais I2 à l’EVASIFX, certains comprendront peut être ce que ça veut dire), je me suis tapé toutes les gardes, les piquets d’intervention, les manœuvres, les plans ORSEC, les « semaines » etc.. bien heureux de m’en tirer à si bon compte.

      • Laure Garralaga Lataste dit :

        @ à J.J.
        Tu as eu moins de chance que Pierre d’être examiné par un médecin aussi intelligent que le sien…, « un abruti » qui n’a même pas pris la peine de vérifier et surtout de prendre en compte ton état de santé… ! Il est vrai qu’à cette époque, les médecins comme celui qui a examiné Pierre, étaient peu nombreux… !

  5. facon jf dit :

    Bonjour,
    cette énorme tache sur le drapeau français
    https://www.herodote.net/Le_drame_harki-synthese-2151.php
    bonne journée

  6. Philippe LABANSAT dit :

    Je ne veux pas m’épancher outre mesure mets un autre souvenir qui peut avoir un intérêt (après écriture, je transmets ce que je vous raconte à mes enfants, je me rends compte qu’ils doivent savoir).
    Vers la fin de sa vie mon papa a tenu à dire à son fils qu’il n’avait jamais tué ou fait des saloperies dans cette guerre d’Algérie.
    Un seul remord qu’il m’a raconté.
    Un jour il est officier de garde. Un jeune soldat demande à le voir. Il est de perm’ et veut aller rendre visite à sa femme et son enfant. Problème ils sont à distance de la base, dans un endroit pas très sûr. La consigne est de ne pas se rendre dans ce secteur. Dans un premier temps mon papa refuse l’autorisation à ce soldat.
    Celui-ci le prend alors par les sentiments, du genre :  » vous aussi mon lieutenant vous avez des jeunes enfants et vous avez envie de les voir. Soyez sympa, laissez-moi aller voir ma femme et mon gosse « .
    Mon papa se laisse fléchir et le laisse partir. Sur le chemin, son véhicule saute sur une mine et le jeune soldat est tué.
    Mon papa, s’est visiblement reproché jusqu’à la fin de sa vie d’avoir enfreint la consigne pour faire plaisir à ce jeune gars…

    • laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Philippe
      Un drame terrible ! De ces drames qui ne peuvent jamais échapper au remord… hélas !
      Mais soit fier de ton père… Et n’oublie jamais qu’il n’était nullement responsable de cette sale guerre, qu’il n’a fait preuve que d’un peu d’humanité.

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