Mon bonheur c’est de semer le doute

Depuis la parution du roman « Les 9 vies d’Ezio » (1) j’ai eu le plaisir de rencontrer plus de 500 lectrices ou lecteurs potentiels pour des «moments partagés » autour de l’immigration italienne. Il me reste encore beaucoup de dates pour poursuivre l’ambition simple de présenter un phénomène n’ayant rien d’exceptionnel puisque depuis l’origine du monde les mouvements de population se succèdent avec les mêmes causes produisant les mêmes effets. Je dois avouer que cette nouvelle opportunité d’aller vers les autres pour partager quelques éléments de réflexion me réjouit. L’accueil est chaque fois différent et les réactions ne sont pas nécessairement identiques mais des constantes ressortent de ces rencontres.

Plus d’une centaine de « retours » de lecture du livre m’est en effet parvenu. Je considère comme courageux que dans une société de consumériste le fait que des personnes prennent le temps de retourner une impression, une critique, une appréciation ou ajouter un souvenir aux quelques heures passées en compagnie d’Ezio . Elles osent écrire ce qui donnent encore plus de poids à leur avis alors que dans les « conférences » l’échange verbal s’avère difficile. Faire part de son vécu ou oser se positionner sur le thème de l’immigration restent des actes difficiles en public. Les silences sont parfois encore plus révélateurs que l’expression d’une opinion. La société actuelle a étouffé le débat, la controverse ou la confrontation d’idées. C’est particulièrement visible. On écoute. On admet. On rejette. On restitue. Dans les réunions il est fort mal venu de questionner ou de participer. Alors on se tait.

Souvent celles et ceux qui devraient sans cesse rencontrer, écouter, discuter se réfugient derrière le prétexte que la proposition d’organiser des instants d’échange n’intéresse plus grand monde. C’est vrai qu’en dehors de meetings de supporters motivés les réunions ordinaires sans fastes ou montages grandioses avec débauche technologique, n’attirent plus grand monde. Les fameuses réunions sous les préaux des écoles de la première moitié du siècle passé avec de la contradiction et de la confrontation, appartiennent aux souvenirs du temps passé. Même à l’intérieur des partis, des syndicats ou des associations de réflexion le débat a été considéré comme un handicap, comme une perte de temps, comme une rébellion ou une fronde inutile. Les idées les plus absurdes, dangereuses, approximatives ont donc pris le large sans véritable remise en cause et s’incrustent dans les esprits.

Le doute n’est plus permis. Il faut vivre sur des certitudes et peu importe leur solidité. De toutes les manières, toute remise en cause par exemple sur l’immigration, des poncifs liés à la religion ou au origines géographiques deviennent suspectes. L’impossibilité de lutter contre le rouleau compresseur des idées toutes faites décourage les plus motivés. Une réunion publique sur le sujet provoque de l’hystérie ou des mouvements collectifs disproportionnés. Une rencontre autour d’un livre a beaucoup moins d’impact mais elle a probablement plus de chance de réussir car elle n’aborde pas le sujet de manière directe. Une génération reste accessible à ce genre d’échange mais elle est en voie de disparition. J’en profite tant qu’elle existe.

En effet la pédagogie stérilisatrice actuellement prônée dans le système scolaire prépare des échecs retentissants qui causeront des ravages dans un proche avenir. L’un des plus beaux films reste pour moi « Le cercle des poètes disparus » avec un Robin Williams qui va justement suggérer et inciter des adolescents « formatés » à sortir plus ou moins douloureusement de leur univers hanté par la facilité de la routine des idées et des jugements. Afin d’illustrer le péril du conformisme et la difficulté de préserver ses convictions, John Keating cite à ses élèves des vers du poème The Road Not Taken de Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence ». Plus qu’un conseil mais une philosophie qui devrait devenir une généralité de comportement dans ce monde idéologiquement stérilisé. On s’en éloigne chaque jour un peu plus. La campagne des présidentielles a atteint des sommets en la matière

Durant les vingt dernières années j’ai vu disparaître peu à peu mais inexorablement le goût d’emprunter les sentiers parfois raides et tourmentés des argumentations raisonnables pour s’engouffrer dans les autoroutes des slogans, des polémiques et des manipulations. Pourtant quel plaisir de retrouver des regards intéressés, curieux, ouverts, tolérants et surtout capables de laisser pénétrer un minuscule rai de lumière de doute. Dans le fond le bonheur ne se trouve pas nécessairement dans les rencontres rassurantes mais dans celles qui permettent de s’interroger. Et je ne sais pas si j’arrêterai un jour de profiter de ces « rencontres mémoires » qui alimentent le mien.

(1) disponible sur le site www.desauteurs-deslivres.fr 

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9 réponses à Mon bonheur c’est de semer le doute

  1. Bernie dit :

    Bonjour, Hervé Le Bras est l’auteur d’un ouvrage « le grand remplacement n’existe pas ».
    Hervé Le Bras est directeur d’études à l’école des Hautes Etudes en sciences sociales à l’Institut National d’Etudes démographiques 140pages coût 14€

  2. Bien dit Jean-Marie comme d’hab !
    Je transmets mon Mardi 1er mars 2022, où, avec honneur et beaucoup d’émotion j’ai partagé mes souvenirs d’Appelé du contingent en Algérie – du 11 janvier 1960 au 6 mars 1962 – au Collège du Luberon de Cadenet, de 10h à 12h, puis au Lycée Val de Durance de Pertuis, de 14h30 à 16h30; J’ai lié connaissance avec Jacques PRADEL, né à Tiaret en 44, de l’asso Pieds-Noirs Progressistes, de Saïd MERBTI, née en 55 à Tizzirt – Kabylie), ainsi que d’Ameziane AMENNA, né en 42 près de Larbaâ Nath Irathen qui a terminé ses études sup en France :

    https://photos.google.com/share/AF1QipMH3QaAWdyw5jsQxpekgJb7mriQ9CfwVaG6ZVrr7np6YiVih0JIJVMSaGIJuOCRmg?key=bi1jOC1GTUM4bk50MjBOUmpxcDloem9RelRuSmlB
    Très amicalement,
    Gilbert de Pertuis, Porte du Luberon

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    Lorsque notre histoire nous est enseignée, certains la réfutent, la transforment, n’en retiennent que certaines bribes ! Mais… voilà qu’une catastrophe planétaire vient remettre Histoire en première ligne… Et que croyez-vous qu’il se passe ? Les évènements du passé ayant été tronqués voire mythifiés, certains se lamentent, incapables qu’ils sont de les rattacher de façon lucide à ce passé !

    • Bernie dit :

      @ Laure,
      L’histoire nous a été enseignée mais pour chacune et chacun il y a notre histoire. C’est l’histoire dans l’histoire, c’est notre histoire personnelle.
      Bien à vous et que dure la vie.

  4. facon jf dit :

    Bonjour,
    si vous le permettez, je voudrais évoquer le plus Italien des compositeurs d’ Opéra Giuseppe Verdi. Pourquoi lui au sujet de ce billet? simplement parce que Giuseppe Verdi est né Français et qu’il a au moyen de sa musique œuvré à la création de l’Italie que nous connaissons aujourd’hui . Giuseppe Verdi naît, le 10 octobre 1813, dans le petit village des Roncole, proche de Busseto en Bassa parmense, la région de Parme est alors sous domination napoléonienne et est appelée le département français du Taro.
    Les troupes autrichiennes reprennent le duché de Parme et Plaisance à peine quelques mois plus tard, en février 1814. La région restera sous le règne de l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, l’ex-impératrice des Français, jusqu’à la mort de celle-ci en 1847. Verdi aura été français durant les quatre premiers mois de sa vie, ce que semble avoir voulu dissimuler sa mère. Peut-être qu’elle trouvait humiliant qu’il fût né français ou plus probablement pour des motifs stratégiques de carrière future, elle a constamment déclaré à son fils qu’il était né le 9 octobre 1814. Son acte de naissance porté le 12 octobre à l’état civil de la commune de Busseto est ainsi rédigé en français :
    Acte de naissance de Verdi du 12 octobre 1813 à Busseto dans l’état civil napoléonien de l’Empire français
    « L’an mil huit cent treize, le jour douze d’octobre, à neuf heures du matin, par devant nous, adjoint au maire de Busseto, officier de l’état civil de la Commune de Busseto susdite, département du Taro, est comparu Verdi Charles, âgé de vingt huit ans, aubergiste, domicilié à Roncole, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le jour dix courant, à huit heures du soir, de lui déclarant et de la Louise Uttini, fileuse, domiciliée aux Roncole, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Joseph Fortunin François.
    Verdi est donc de fait un émigré malgré lui dans son propre pays !
    Verdi est un compositeur « engagé ». À l’époque où le compositeur écrit la musique de Nabucco, la population milanaise est sous domination autrichienne. Il faut voir cet opéra comme l’appel d’un peuple pour son indépendance avec, comme point culminant, le fameux Va, pensiero, connu également sous le nom de « chœur des esclaves », véritable hymne à la liberté.
    Œuvre symbole de l’unification de l’Italie, Nabucco est donné sous la direction de Riccardo Muti le 12 mars 2011 au Teatro dell’Opera di Roma en présence de Giorgio Napolitano, président de la République italienne, et de Silvio Berlusconi, président du Conseil, à l’occasion du 150e anniversaire de l’Unité italienne (17 mars 1861). Cette représentation de Va, pensiero donne lieu à des réactions de la salle, auxquelles réagit Riccardo Muti, qui accorde exceptionnellement un bis du chant et demande à l’assistance de se joindre au chœur.
    En 1859, quand Milan, toujours sous l’occupation autrichienne, commence à soutenir les efforts de Victor Emmanuel pour la réunification, des partisans clandestins commencent à comploter pour que le roi de Sardaigne conquière Milan et, à cause de la censure autrichienne sévère, une inscription circule : W VERDI (« Viva Verdi »), dissimulant un code de ralliement contre l’occupant et qui se lisait : ViVa Vittorio Emanuele Re D’Italia. Le compositeur était au courant de cette utilisation de son nom et est supposé y avoir consenti.
    Partisan du risorgimento ( unification de l’Italie), il participe par les prises de position de ses compositions musicales à l’Unification italienne.
    Sans armes uniquement équipé de son immense talent et de sa plume Verdi ( l’émigré involontaire) a contribué, sans verser le sang, à donner aux Italiens une véritable patrie.
     » Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience  » Jean Jaurès
    Éveiller les consciences le long travail de ceux qui n’ont que l’écrit pour éclairer les esprits.
    bonne journée

  5. facon jf dit :

    Va, pensiero ou Va, pensiero, sull’ali dorate ou Chœur des esclaves hébreux (Va, pensée, sur tes ailes dorées, en italien). Inspiré du thème biblique du psaume 137 de la Bible (sur l’histoire au VIe siècle av. J.-C. de l’exil à Babylone et de la réduction à l’esclavage du peuple hébreu, des suites du siège de Jérusalem (587/586 av. J.-C.) par le roi de Babylone Nabuchodonosor II, et de la destruction du premier Temple de Salomon du roi Salomon (roi d’Israël)). Les Hébreux chantent alors en chœur, dans cet air d’opéra, cette chanson-prière d’esclaves souffrant en exil, en souvenir douloureux de leurs lointaine patrie et liberté perdues…

    Le texte en Italien
    Va, pensiero, sull’ali dorate;
    Va, ti posa sui clivi, sui colli,
    Ove olezzano tepide e molli
    L’aure dolci del suolo natal!

    Del Giordano le rive saluta,
    Di Sionne le torri atterrate…
    Oh mia patria sì bella e perduta!
    Oh membranza sì cara e fatal!

    Arpa d’or dei fatidici vati,
    Perché muta dal salice pendi?
    Le memorie nel petto riaccendi,
    Ci favella del tempo che fu!

    O simile di Solima ai fati
    Traggi un suono di crudo lamento,
    O t’ispiri il Signore un concento
    Che ne infonda al patire virtù!

    La traduction

    Va, pensée, sur tes ailes dorées ;
    Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines,
    Où embaument, tièdes et suaves,
    Les douces brises du sol natal !

    Salue les rives du Jourdain,
    Les tours abattues de Sion …
    Oh ma patrie si belle et perdue !
    Ô souvenir si cher et funeste !

    Harpe d’or des devins fatidiques,
    Pourquoi, muette, pends-tu au saule ?
    Rallume les souvenirs dans le cœur,
    Parle-nous du temps passé !

    Semblable au destin de Solime
    Joue le son d’une cruelle lamentation
    Ou bien que le Seigneur t’inspire une harmonie
    Qui nous donne le courage de supporter nos souffrances !

    https://youtu.be/aiSSz0snWzA

  6. Bernie dit :

    Au sujet de mon commentaire relatif à l’ouvrage de Hervé Le Bras. Je comprends tout à fait pourquoi M.Le Bras ne voulait pas que des enquêtes statistiques sur l’Origine et la Trajectoire des immigrés.

  7. Bernie dit :

    Suite de mon commentaire précédent
    La réalisation de ces enquêtes INED/INSEE a été un champ de bataille entre associations de protection d’immigrés etc….

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