Ici ou ailleurs (3) : la revue des deux mondes des courses

Lorsque les épreuves pour trotteurs se disputent dans le « temple » de Vincennes les concurrents(e) ne quittent leur box du centre de Grosbois que quelques heures avant le départ. Ils n’en profitent pourtant pas pour finir leur nuit sur la paille même fraîche de leur « studio » une pièce. Les déplacements sont aussi réduits que possible pour ces cracks facilement stressés. Ce genre de précautions n’existe pas pour les autres pensionnaires contraints d’avaler dans la journée des centaines de kilomètres avant de débouler sur une piste avant de repartir.

« En général nous arrivons entre deux et trois heures avant la course relate Gilles Curens entraîneur afin que le cheval puisse se détendre et se reposer. » A Vincennes sur probablement les plus belles installations du monde pour les trotteurs, les écuries relèvent du cinq étoiles voire plus. Toutes les allées sont en matière synthétique souple afin de ne pas « abîmer » les coursiers aux « pieds » agiles. Tout le monde professionnel sait en effet fort bien que la fortune peut en effet se trouver sous les sabots de ces chevaux d’exception qui fréquentent les lieux.

Ils arrivent les uns après les autres la tête basse comme accablés par le poids des espoirs placés dans chacun d’eux. Le couple formé avec le lad prend alors toute son importance. Les champions restent maniaques et leur confiance dans leur nouvel hébergement dépend justement de cette possibilité de retrouver des habitudes, des odeurs et des rites ou des superstitions. Lentement les stalles se garnissent comme les loges des artistes avant le spectacle. Le non-spécialistes découvrent ainsi comme lors du générique d’une œuvre cinématographique, le nom des premiers rôles avec des panonceaux décrivant leurs exploits récents. Des remarques admiratives accompagnent le passage de groupes de turfistes plus ou moins informés ou formés.

Insensibles à toute l’agitation les « invisibles » des centres d’entrainement sortis de l’ombre pour l’occasion, reproduisent des gestes que l’on devine immuables. Ils s’affairent autour des sulkys, révisent les liens de l’attelage, alimente le résident provisoire en eau fraîche ou lui offre des promenades paisibles dans les allées ou sur l’espace réservé à cet effet sous des arbres vénérables. Le regard admiratif ou interrogatif des badauds dénote leur vraie connaissance du milieu. La taille impressionnante de ces promeneurs loin d’être solitaires, a de quoi impressionner les novices. Indifférents au public qui se presse de plus en plus nombreux les coursiers semblent entrer dans leur « bulle ». Eux ils viennent pour bosser !

A Vincennes de ce coté de l’hippodrome, les entourages des chevaux se connaissent, se saluent brièvement (et encore!) mais la rivalité devient palpable au fil des minutes. Les visages se ferment. La tension monte au fur et à mesure que l’épreuve approche. A l’étage au-dessus dans les vestiaires qui leur sont réservés les « drivers » ou les « jockeys » selon la spécialité des courses dans lesquelles ils sont engagés, rangent les casaques, préparent leur matériel ou devisent sur les résultats de la veille. Ils auront peu de temps entre chaque épreuve pour se changer et revenir aux cotés de leur nouveau partenaire pour une union de quelques minutes. tout est soigneusement programmé. 

Les trotteurs courent sur un « volcan » puisque le mâchefer de la grande piste vient des carrières du Massif central. Arrosée toutes les deux courses et soigneusement « peignée » par trois tracteurs la magnifique  « autoroute » des compétitions autorise des records de vitesse lors des grands événements. « Avant les épreuves il faut leur ouvrir les poumons en les sortant de l’espace réduit des écuries. Ils se libèrent en gagnant la ligne de départ car leur passion pour la très grande majorité d’entre eux, c’est la course. Les chevaux n’aiment que courir.» explique un fin connaisseur du milieu. « Des heures et des heures d’entraînement et l’attente de la journée s’envolent dès que le starter a libéré le groupe des partants. » En quelques minutes la France turfiste n’a d’yeux que pour eux.

Dans les entrailles de la vaste tribune de Vincennes d’autres se libèrent aussi et vivent sur les dizaines d’écrans à leur disposition chaque course avec un ticket blanc à la main sur lequel se trouve leur espoir de gain. Les prudents le laisse dans leur poche. les extravertis le brandissent. Le peuple des parieurs très diversifié contraste avec celui plus réservé, plus maniéré des écuries ou même des restaurants panoramiques. Les traces des espoirs de ces joueurs du PMU jonchent le sol du hall des paris comme autant de feuilles mortes ayant eu leur moment de splendeur avant que le vent des coursiers lancés à pleine vitesse sur la piste les chassent.

Ce peuple des parieurs vit chaque course quelle que soit son importance, avec au moins autant d’attention et de motivation que les propriétaires ou les professionnels qui ne suivent eux que leur cheval. Le virus du jeu y règne. Il est partout et progresse de course en course insidieusement. A Vincennes on vend en effet partout du rêve contre espèces sonnantes et trébuchantes. A Vincennes la déception supplante largement les réussites. A Vincennes le doute l’emporte sur les certitudes. A Vincennes on ne murmure pas à l’oreille des chevaux mais tente de savoir ce qu’ils ont dans leur tête. A Vincennes le jeu du qui perd fait gagner les autres bat son plein…

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1 réponse à Ici ou ailleurs (3) : la revue des deux mondes des courses

  1. christian grené dit :

    Si je comprends bien, Jean-Marie, tu fais comme François Mauriac: tu débrouilles les chevaux de ta vie intérieure?

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