Ici et ailleurs (35) : l’appétit discret mais insatiable du dragon

Aujourd’hui alors que la Chine montre ses muscles face aux Etats-Unis j’ai eu envie de vous proposer un texte écrit il y a huit ans lors d’un voyage au Vietnam. Il y a longtemps que le dragon chinois s’est éveillé et témoigne d’un féroce appétit. Face à ses difficultés économiques actuelles elle poursuit sa politique de contrôle des ressources indispensables à l’avenir du monde. Et déjà au Vietnam c’était perceptible.

« De vieux démons assaillent le Vietnam et il n’est pas un lieu historique dans lequel ils n’aient pas pignon sur rue ou une place de choix sur une façade. Ils sont installés dans la vie quotidienne grâce à la légitimité tout relative acquise dans les siècles. On ne songe pas cependant, à contester leur participation aux moments essentiels de l’accouchement compliqué d’une nation toujours précaire compte tenu des envies de l’ogre chinois. Ils ont été avec leurs gueules patibulaires des combats les plus violents aux côtés des plus faibles et parfois (mais rarement !) dans le camp des « méchants ». S’ils ont eu la flamme ou s’ils pètent le feu ce fut pour la bonne cause. C’est un principe vietnamien dans les belles histoires que l’on narre avec jubilation aux visiteurs crédules la vie et l’œuvre des dragons !

Emblèmes de la force des empires, ils jalonnent les lieux du pouvoir comme pour rappeler qu’ils obéissent seulement aux ordres des plus puissants. Pétrifiés, ces monstres nés de l’imagination fertile des conteurs, ouvrent pourtant leurs gueules sur le vide. Au pied des escaliers conduisant les maîtres vers les trônes, rangés depuis des siècles en allées monumentales ils semblent en effet capables, à tout moment, de s’extraire de leur gangue sculpturale pour dévorer le traître ou le mécréant. Ils ont fière allure sur les toits des pagodes ou sur les ornements somptueux des grands d’un monde d’antan où les croyances ont uniquement servi la cause des despotes peu et même pas du tout éclairés.

Le dragon a donc souvent le statut particulier de collaborateur zélé ou décontracté des héros ayant participé à des affrontements légendaires. On est dans le symbole de la divine primauté de la royauté louée par la tradition orale. Seuls ses représentants ont le privilège de descendre ou de pouvoir partager avec les gardiens de la morale ou de la justice divine. Au Vietnam on se félicite de constater qu’il existe encore des êtres surnaturels capables de vaincre au nom des faibles humains qui triment dans le quotidien. Il est vrai que pour certains les dragons sont encore rouges avec le front marqué d’une étoile écarlate. Ils appartiennent à une autre légende sanglante dans laquelle le feu venait des cieux porté par des démons volants venus d’ailleurs.

Les flammes du napalm ou les liquides des défoliants crachés sur le pays ont laissé des traces indélébiles sur les corps et surtout dans les esprits. Les musées conservent des exemplaires de ces dragons impérialistes comme autant de trophées de la victoire du peuple sur des forces technologiquement supérieures. L’époque moderne permet de placarder partout les slogans, les injonctions vantant les mérites du héros ayant terrassé les envahisseurs. Ho Chi Minh, en gringalet vieillissant affiche souvent sa sagesse rationnelle comme seule arme lui ayant permis de résister et de vaincre. La pugnacité et le sacrifice de deux générations ont été nécessaires pour faire fuir ces suppôts armés d’un grand Satan colonisateur.

La Chine a laissé l’empreinte culturelle de ses chimères et elles ne s’effaceront plus des mémoires vietnamiennes même si le temps les dénaturent. Elle rode d’ailleurs autour de cette province d’un empire n’ayant eu de céleste que le nom. Des langues de feu viennent provoquer ou lécher les consciences de telle manière que ne disparaisse jamais totalement la tutelle séculaire d’un autre fabricant actuel de dragons moins agressifs en apparence, mais exportés dans le monde entier. Ils s’insinuent partout…pour se nourrir subrepticement des richesses de la terre des autres. Et ils ont de l’appétit !

Incontestablement partout où l’on va l’empire voisin pratique l’annexion via l’économie. Maîtrise du marché de gros (la visite de celui de l’ex-Saïgon le confirme) permettant de fixer les prix au détail;  sous-traitance de multiples éléments destinés aux industries de pointe, colonisation grâce à la création d’îles artificielles de la mer de Chine; le dragon avance à pas feutrés. Il sait fort bien que sa proie est sans défense. S’appuyant sur la tradition et le souvenir des périodes noires du colonialisme dans le nord et paradoxalement sur l’américanisation et la consommation dans le sud, les Chinois adoptent la méthode douce ou agressive pour parvenir un jour à leurs fins. Le Vietnam dont on imagine mal qu’il ait pu être le pays de tant de violences aura bien du mal dans le contexte des affrontements de la mondialisation à échapper aux griffes chinoises. » (écrit le 21 octobre 2014)

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4 réponses à Ici et ailleurs (35) : l’appétit discret mais insatiable du dragon

  1. J.J. dit :

     » Il y a longtemps que le dragon chinois s’est éveillé et témoigne d’un féroce appétit. »

    Juste retour des choses, même si cela déplait à certains. Le Céleste Empire envahi au XIX ème siècle par les occidentaux, puis au XXème par le Japon, vilipendé, pillé, vandalisé, humilié, « outragé, brisé, martyrisé », s’est relevé. Il n’y a pas si longtemps, produit chinois était synonyme de camelote.
    Alain Peyrefitte écrivit en 1973 : « Quand la Chine s’éveillera », ouvrage reçu par certains avec crainte, par d’autres avec condescendance, dédain et une certaine désinvolture narquoise. Qui avait raison ?
    Peut on reprocher à un pays, à une nation menacé par des étrangers toujours plus cauteleusement agressifs de ne pas se laisser asservir ?

  2. christian grené dit :

    Draguons puisque c’est l’été! En boite de nuit ou sur la plage. En vieux potache, je vais faire la muraille, le temps d’un calembour: « La Chine se lève à l’appel des Nippons »…. Bof!

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    @ à christian et à J.J.
    Devant tant de savoirs et de jeux de mots… j’ose avouer qu’il y a longtemps que je ne drague plus !

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