L’humour devient une forme d’insoumission

Dans son livre la gloire de mon père qui je le réécris reste mon livre référence Marcel Pagnol écrit la carrière des instituteurs de la III° République. C’est un régal. «  On fêtait un jour, solennellement, ses palmes académiques : trois ans plus tard il « prenait sa retraite » c’est à dire que le règlement la lui imposait (…). Cette récompense d’une carrière consacrée à l’enseignement avait pour l’époque une haute valeur symbolique et on se souvient des « efforts.» J’ai en mémoire ce jour de septembre 1985 où je suis entré dans cet ordre discret qui ressemble étrangement à celui des « médailles du travail ». Il me restait alors encore plus d’un quart de siècle à accomplir avant de goûter au joies de la « pension ».

La cérémonie dans ce qui n’était pas encore la salle citoyenne de la Mairie de Créon regroupait toutes les familles auxquels j’appartenais. Certes il y avait celle de l’éducation nationale et tous es mouvements qui l’accompagnaient. Les amis politiques d’alors aujourd’hui disparus s’étaient joints à ce qui était effectivement une fête. Et représenté par un Jean-François Lemoine, président directeur général du Groupe Sud-Ouest en pleine forme, le monde de la presse dans lequel je m’étais taillé une petite place depuis presque une décennie. Bien entendu mes collègues élus ou du milieu associatif créonnais, les tenants d’une amitié que je pensais éternelles étaient également au rendez-vous. Un superbe moment de partage avec mes tendres proches qui ne savaient pas encore ce que demain leur réservait en terme d’investissement envers les autres. 

Pourquoi aujourd’hui évoquer ce qui n’est pour certains qu’une attribution d’un « hochet » ? Simplement parce que ce fut mon premier discours en public et devant un large parterre. Je l’avais écrit et complété par des collages à ma manière sur des feuilles blanches que j’ai précieusement conservées (1). Il avait surpris bien des personnes présentes par son contenu et le parler-vrai tranchant avec les propos énoncés en pareilles circonstances.

Ayant été journaliste (2) j’avais eu à traiter de la vie politique départementale notamment avant els élections départementales de 1983 au cours desquelles le PS avait perdu quelques villes importantes de l’agglomération bordelaise. Mes articles m’avaient valu d’être traduit devant la commission des conflits de la fédération de la Gironde dans une sinistre salle du château Peixoto de Talence pour un contenu considéré comme néfaste au Parti dont j’étais encore simple adhérent… Inimaginable mais bien réel (3) et une illustration de la manière dont on considérait déjà la liberté de la presse.

Je m’étais présenté avec un ami, témoin d’honneur qui avait la particularité d’être militant et médecin psychiatre. Le tribunal populaire sen resta muet… et les procureurs se montrèrent très discrets. Je n’eus jamais le jugement… mais treize ans plus tard, cette fois pour le contenu de Roue Libre je fus à nouveau convoqué à la suite d’une dénonciation pour une nouvelle exclusion potentielle qui tourna court.

A-t-on vraiment changé ? Non. Les réseaux sociaux sont surveillés par tous les « ami.e.s qui ne vous veulent pas nécessairement que du bien ». Impossible sur Facebook par exemple de tenir des propos humoristiques un tantinet critiques sans qu’aussitôt on y voit la main du diable, un complot ou une attaque dirigée. Dramatiquement imbécile comme si la réalité disparaissait pour certain.e.s  sous le tapis de la complaisance. Les réactions sont toujours disproportionnées, décalées, témoignant d’une lecture sans la moindre distance. Même non visés certains interprètent et répondent à des banalités qui prennent des allures de scandales valorisant ainsi ce qui n’est qu’une anecdote ! 

Alors je me suis souvenu qu’en 85, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas j’avais par uns citation interpellé Jean-François Lemoine avec qui quelques liens d’amitié s’étaient tissés. A la fin de la cérémonie il vint me demander de lui envoyer mon discours. Rien de bien étonnant mais je le dédis à tous ce qui pensent que c’est dans le confort du silence que l’on construit son avenir. Il s’agit d’un extrait d’un éditorial de Noël Couédel dans l’Équipe Magazine. Je l’aime tellement ce texte que je le conserve pieusement ! 

« Rien de plus fatigant que d’écrire ce que vous pensez vraiment de Pierre ou de Paul, de ceci ou de cela. Honnêtement c’est tuant. Vous déclenchez-dans le meilleur des cas-une avalanche de coups de fil, de lettres, des récriminations et de reproches (4) Y compris de la part de vos amis. Peut-être même et surtout de vos amis. Ce sont en effet ces derniers qui vous pardonnent le moins vos critiques. Me faire ça à moi, qu’ils disent. Comme si le premier devoir que l’on devait à un ami n’était pas la franchise. Le prix à payer est simplement l’inconfort quotidien (…)»

C’était il y a 27 ans mais mais rien n’a changé. Ou presque… Et donc pour vivre sa retraite heureux il ne faut rien entendre, rien voir et rien dire. Si vous n’avez aucune autre arrière-pensée que d’animer le débat, de lutter contre l’indifférence, de simplement faire vivre au quotidien ce qui se meurt à petit feu. Evitez l’humour : ce n’est plus à la mode et c’est à proscrire. On ne peut plus rire de rien sauf de soi-même . Et encore. C’est suspect. 

(1) : J’ai conservé plus d’une centaine de discours prononcés

(2) J’avais travaillé comme journaliste à plein temps au lancement de l’hebdo du groupe Sud Ouest

(3)  En 1976 la section du PS de Créon avait été déjà totalement dissoute

(4) J’ajouterai en 2022 des commentaires ou des posts 

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14 réponses à L’humour devient une forme d’insoumission

  1. Bouchon Bernard dit :

    Rien voir Rien dire Rien entendre. N est ce pas là le déclin de la liberté
    La mort de la libre pensée, le bois qui alimente le feu des extrêmes

  2. Florence Mothe dit :

    « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs.  » Beaumarchais

  3. J.J. dit :

    « Evitez l’humour : ce n’est plus à la mode et c’est à proscrire. »

    Fût-ce jamais à la mode ? Le deuxième degré est un art périlleux.
    Ça me rappelle l’intervention de notre prof de math, incorrigible pince sans rire, qui avait proposé de son ton le plus sèrieux, alors que l’on débattait de l’utilisation des locaux pour le bal de l’établissement, de louer les box des pensionnaires.
    Réponse outrée du « patron » qui était pourtant un homme intelligent : « Vous plaisantez j’espère ! »

  4. J’ai posté il y a deux jours sur mon actu fesse-bouc la couverture du bouquin de feu Cabu « Peut-on ENCORE rire de tout ? »

  5. christian grené dit :

    Quel bonheur pour moi de me retrouver, 50 ans après, assis en roue libre à côté de Florence Mothe. On s’est connus alors que « Sud Ouest » se nichait entre les rues Dudon, Cheverus et Sainte-Catherine. Le rédacteur en chef adjoint de l’époque s’appelait Jean Ladoire. Il était débordant d’humour et, pour le Tour de France, il avait baptisé sa rubrique quotidienne dans la page des sports… « Roue Libre ».
    Merci Jean-Marie pour ton papier du jour etjl’espère, chère Florence, pouvoir me brûler longtemps encore aux « Derniers feux du plaisir » (ed. Robert Laffont).

  6. christian grené dit :

    Jean-Marie, si tu trouves encore le temps, passe un jour au cabinet du désopilant Dr Sismund. Il te redira sans doute ce qu’il m’a enseigné: « L’humour ne se résigne pas, il défie ».

  7. Laure Garralaga Lataste dit :

    Après avoir répondu à tous et toutes mes amis.es de « Roue Libre », je me suis plongée dans ce « Roue Libre » du jour… qui m’a fait rajeunir et donc revenir de nombreuses années en arrière. J’en ai savouré la moindre ligne, le moindre paragraphe, la plus petite allusion… Un régal, vous dis-je… Merci cher Jean-Marie pour cette séance de jouvence de l’abbé Sourry !

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